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Le Tartare et les deux soldats

Deux soldats du même village, libérés du service, regagnaient gaiement leurs foyers. La nuit les surprit dans une vaste forêt. Mais comme ils avaient aperçu au loin de la fumée, ils se dirigèrent de ce côté et arrivèrent enfin à une chaumière.

Ils heurtent à la porte et une voix de dedans s'écrie :

– Qui est là ?

– Deux amis, disent les soldats.

– Que désirez-vous ?

– Le logement pour cette nuit."

Le maître ouvre la porte, et les soldats étant entrés, la referme aussitôt.

Or le maître était un Tartare, ayant la forme humaine, mais tout le corps velu, avec un seul œil au milieu du front. Les deux soldats, quoique braves, furent saisis d'effroi à sa vue.

Le Tartare les fit souper, les pèse l'un après l'autre et dit :

– Toi, le plus léger, pour demain ; toi, le plus lourd, pour ce soir.

Aussitôt, prenant une grande broche, il en perce celui-ci de part en part, sans enlever les habits, le trousse comme un poulet, le rôtit devant un grand feu et le mange. Lorsqu'il est rassasié, il s'endort profondément.

Le soldat survivant, malgré son horreur et son effroi, s'ingénie pour sauver sa vie. Après avoir bien réfléchi, il saisit la grande broche, la fait rougir au feu et, de la pointe, crève l'œil du Tartare. Le Tartare se lève en poussant des cris effroyables et cherche à saisir le soldat, qui se cache heureusement parmi des moutons qui reposaient dans la bergerie.

Le lendemain, le Tartare ouvre sa porte, s'y place debout, les jambes écartées et fait sortir un à un tous ses moutons, en les tâtant soigneusement sur le dos. Mais le soldat avait pris ses précautions. Il avait écorché un mouton pendant la nuit et s'était revêtu de la peau. Comme il se glissait entre les jambes du Tartare, celui-ci saisit la peau qui lui resta entre les mains.

Le soldat s'échappe et s'éloigne en courant. Le Tartare le poursuit en trébuchant, et désirant l'arrêter, il lui crie :

– Tiens cette bague, afin que tu puisses raconter avec preuve tes prouesses.

Et il jette la bague, le soldat la ramasse et la passe à son doigt :

– Je suis ici, je suis ici ! criait la bague.

Le Tartare, suivant la voix, talonnait le soldat qui courait de toutes ses forces. Il allait l'atteindre, lorsque le soldat, après avoir essayé en vain de retirer la bague de son doigt, prit le parti de se le couper et de le jeter à l'eau avec la bague.

Le Tartare, suivant toujours la voix, se jeta dans l'eau et se noya.

Jean-François CERQUAND (1871)

Le prêtre sans ombre

À une certaine époque, le vieux diable avait fondé, dans la grotte de Salamanque, une école pour ceux qui voulaient devenir prêtres, n’acceptant que des cadeaux, et en une seule année, il les instruisait ; ceux qui sortaient de son école étaient surtout forts dans les conjurations.
Mais chaque année un élève devait rester dans la grotte pour le vieux diable, et celui qui sortait le dernier était toujours celui qui devait rester. Comme les sorties de cette école étaient à la Saint-Jean, les élèves cherchaient tous à sortir les uns avant les autres, car personne ne voulait rester avec le vieux diable ; mais ils ne pouvaient sortir qu’un à un et l’un après l’autre, car la porte était étroite, basse et tout juste suffisante.
Ce jour-là, le vieux diable restait à la porte et disait au premier qui sortait :
— Reste ici, toi.
— Empare-toi de celui qui me suit, disait le premier.
Il faisait la même demande au second, qui répondait de même :
— Empare-toi de celui qui me suit.
Il faisait ainsi la même demande à tous jusqu’au dernier, et tous lui faisaient la même réponse ; mais le dernier demeurait toujours dans la grotte avec le vieux diable.

Une année, un élève trompa le vieux diable.
Le matin de la Saint-Jean, les élèves étaient dans la grotte, tout tristes. L’un d’eux dit à ses camarades :
— Si vous voulez attendre pour sortir que midi sonne, je demeurerai le dernier.
Tous lui promettent de bon cœur d’attendre. À midi juste, ils commencent à sortir ; le vieux diable fait à tous la demande accoutumée, et tous font la même réponse :
— Empare-toi de celui qui me suit.
Mais, comme le jour de la Saint-Jean, à midi, le soleil se trouvait tout juste en face de la grotte, le corps du dernier qui sortait faisait une ombre, et le vieux diable s’empara de cette ombre. Le prêtre sortit donc sans ombre. Pendant toute sa vie, quelque beau temps qu’il fit, il restait sans ombre, et, si ce qu’on dit est vrai, il devint plus tard curé de Bachus.

VINSON J. (1883)

L’étang de Moyzan

Landes
Lorsqu’en 1578, on eut creusé une nouvelle passe pour y faire couler l’Adour, et mettre Bayonne en communication plus directe avec la mer, on prévint les capitaines des navires que la passe du Boucau allait être bouchée ; ils se hâtèrent de la quitter, sauf le capitaine du Moyzan, dont l’entêtement était proverbial ; il resta, mais les sables, en s’amoncelant devant et derrière son navire, formèrent un étang.
Le capitaine resta seul à bord, attendant que la passe se rouvre ; peu à peu les tarets rongèrent la coque de son bateau qui, un jour, s’abîma ; mais les vieux pêcheurs prétendirent que le capitaine, ayant fait un pacte avec le diable, s’était sauvé par-dessus les sables.
Paul SÉBILLOT (1904)