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Pas si fous

Les concierges, surveillants, infirmiers, tous les employés inférieurs des hospices et des hôpitaux de Paris portent sur leur casquette, en or, en argent, en laine suivant leur grade, les initiales A.P. (assistance publique).

Dernièrement, notre compatriote, l’excellent docteur Delasiauve, avait prié son interne de piloter dans toutes les parties de Bicêtre une famille anglaise, à lui recommandée par l’un de ses confrères de Liverpool. Comme à l’ordinaire ces braves insulaires avaient lassé par les questions les plus saugrenues et les plus indiscrètes la patience de leur conducteur bénévole, lorsque l’un d’eux s’avisa lui demander ce que pouvaient signifier ces lettres AP remarquées sur la casquette de tant d’hommes qui les saluaient en passant.

Monsieur, répondit l’interne, c’est une petite mesure de précaution pour prévenir le public de se tenir sur ses gardes ; AP veut dire simplement : Aliénés paisibles.

— Paisibles ! À la bonheur, dit un des visiteurs, mais si ça venait à leur prendre ?

— Ça leur prend presque tous les jours, surtout à cette heure-ci, riposte l’employé.

Là-dessus, les Anglais s’enfuirent et courent encore. Si ces gens écrivent leurs impressions de voyage, comme ils n’y manqueront pas, ils apprendront à leurs compatriotes que nous laissons vaguer nos fous en toute liberté.

Almanach Annuaire de l’Eure (1865)

Le passeur dépassé

Saint-Julien-le-Pauvre est une des plus vieilles églises de Paris. Elle date de la seconde moitié du XIIe siècle. On la construisait en même temps que la cathédrale, et probablement elle fut terminée la première.

Saint Julien, martyr, fut son premier patron. Puis, à ce premier patron, on en ajouta un deuxième, Saint Julien, évêque du Mans, surnommé le pauvre à cause de sa grande charité qui le portait à donner aux malheureux tout ce qu’il possédait.

À ces deux protecteurs célestes, un troisième vint se joindre. Il s’appelait aussi Julien. Il avait fondé un hôpital sur le bord d’un fleuve dont la traversée était périlleuse, et non seulement il soignait les malades avec sa femme dévouée comme lui envers ceux qui souffraient, mais encore il passait dans sa barque les voyageurs qui voulaient aller d’une rive à l’autre. Sa femme l’aidait également dans son métier de nautonier.

La légende raconte qu’un jour un lépreux se présenta à Julien, demandant à passer l’eau. Sans hésiter les deux époux saisirent leurs rames, Mais au milieu du fleuve le lépreux disparaissait, et le Christ qui, un instant, avait pris cette apparence, se tenait debout dans la barque, promettant à ses deux bateliers le royaume des cieux comme récompense de leur abnégation.

De ces trois personnages, c’est le deuxième qui a survécu dans la tradition : l’évêque a été plus heureux que le martyr et le passeur d’eau.

Émile LAMBIN (1898)

L’air de Montmartre

Le véritable nom de cette montagne en français est Montmarte, sans R à la dernière syllabe, et non pas Montmartre avec une R entre le T et le E. Que si la dernière orthographe de ce mot, aussi bien que sa prononciation, l’emporte sur la première, c'est la tyrannie de l’usage.
On ne doit pas douter que Montmarte ne soit le véritable nom, après le proverbe suivant, quoiqu’assez peu honnête :

C‘est du vin de Montmarte
Qui en boit pinte en pisse quarte.

Ce n’est pas qu’on ne pût chicaner ici, et prétendre que ces vers ont été changés ; car que sait-on, pourrait-on dire afin de favoriser l’autre prononciation, si d’abord le proverbe n’a pas été conçu ainsi

C‘est du vin de Montmartre
Qui en boit pinte en pisse quatre.

De répartir que la rime n’est pas si riche, on sait que les proverbes ne sont pas si scrupuleux, et non seulement se licencient en cela, mais en tout. Cette petite digression qui n’est que pour délasser l’esprit, ne doit pas faire tort, ce me semble, aux raisons que j’ai alléguées auparavant. Voici quelques autres proverbes qui sont encore dans la bouche du peuple :

C’est un Devin de Montmartre, qui devine les Fêtes quand elles sont venues.
Je t’enverrai paître à Montmartre et boire au Marais.
Il y a plus de Montmartre à Paris, que de Paris à Montmartre

Ce proverbe ici vient du plâtre qu’on a tiré de cette montagne pour bâtir Paris, et d’où est venu le nom de Ville Blanche que quelques auteurs anciens et célèbres lui ont donné, à cause de la couleur du plâtre.

La dévotion pour Montmartre, à cause de Saint Denys, a été de tout temps si grande que de sept en sept ans, les Religieux de Saint-Denys y viennent en procession solennellement avec la tête de Saint-Denys, et une partie de leurs reliques.

Ajouterais-je que le peuple superstitieux, qui fonde assez souvent sur une allusion des dévotions extravagantes, envoient les pauvres maris qui gémissent sous le joug de leurs femmes, faire une neuvaine au Martyr comme étant de la Confrairie.

Henry SAUVAL (1735)