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La robe regrettée

Il y avait une fois un homme et une femme qui avaient une fille. Ils étaient pauvres, autant qu’on peut l’être ! La mère vint à mourir, et le père, n’ayant pas assez de travail pour garder sa fille avec lui, se vit forcer de se séparer d’elle et de l’envoyer mendier son pain. Un jour, elle arriva devant une porte :
— La charité, s’il vous plaît, pour l’amour de Dieu.
— Toi, enfant, dit la maîtresse, si grande et si forte, tu demandes ton pain ?
— Hélas ! il le faut bien. Ma mère est morte et mon père n’a pas d’ouvrage pour m’occuper à la maison, j’ai bien dû m’en aller.
— Hé bien, nous, nous avons besoin d’une servante ; si tu veux demeurer ici et bien travailler, nous te prendrons avec nous.
— Oh ! Avec plaisir, dit la fillette. Je resterai.
Et elle demeura avec ces gens-là. Elle était laborieuse et se conduisait bien, elle leur convenait beaucoup. Et comme la pauvre enfant était à moitié nue, sa maîtresse lui acheta une robe, en avance sur les gages qu’elle lui avait promis.
Peu de temps après, la jeune servante vint à tomber malade. Et son mal empira d’un jour à l’autre : à la fin, elle mourut. Quand elle fut morte, sa maîtresse commença à regretter la robe qu’elle lui avait achetée.
— Cette fille est morte ! Et maintenant, ma robe est là ! Et elle ne l’avait pas trop gagnée !
Et ceci, et cela. Elle ne cessait pas de murmurer.

Le surlendemain, une jeune fille se présenta à la porte.
— N’auriez-vous pas, s’il vous plaît, besoin d’une servante ? Vous me rendriez un bien grand service si vous pouviez m’occuper.
— Si justement, ma fille, tu tombes bien. Nous en avions une, elle vient de mourir, nous te prendrons à sa place. Elle te ressemblait tout à fait ! On dirait la même personne.
Et elle demeura donc dans cette maison. Elle faisait très bien leur affaire, ils n’avaient rien à lui reprocher. Et ils l’aimaient beaucoup. Ce qui les surprenait, c’est qu’ils ne la voyaient jamais manger, ni boire, ni aux repas, ni autrement. Et chaque soir, quand tous allaient se coucher, elle s’agenouillait auprès du feu et restait là à prier Dieu. Et, dans cette maison, il y avait un valet : il s’était aperçu que le bois qu’il fendait après sa journée, pour le jour suivant, avait presque entièrement disparu le matin, et il voulut savoir d’où cela provenait.

Un soir, il fit semblant de s’en aller au lit et resta à épier par un trou qu’il y avait à la porte de la chambre.
Quand tous furent couchés, excepté la servante, il vit celle-ci aller chercher une grosse brassée de bois, la poser sur l’âtre et allumer un grand feu. Elle ôta alors ses vêtements et se mit à sauter par-dessus le foyer, passant et repassant d’un côté vers l’autre, au beau milieu de la flamme sans s’arrêter un moment ni jeter la moindre plainte, et toujours ainsi jusqu’à ce que le feu fut éteint : c’était terrible à voir ! Le lendemain, le garçon prit la maîtresse à part.
— Si vous saviez ce que j’ai vu hier soir !
Et il lui raconta tout, comment il avait trouvé le bois de manque et surveillé la servante, et ce qu’il lui avait vu faire. La femme n’en revenait pas.
Elle appela à l’instant la jeune fille et lui dit ce que lui avait rapporté le valet, lui demandant si c’était vrai, et pourquoi elle faisait ce qu’il l’avait surprise à faire.
— Oui, c’est bien vrai, dit-elle. C’est là ma pénitence. Vous avez eu une servante qui est morte ici. Et cette servante, c’est moi. Vous m’aviez acheté une robe sur mes gages, mais depuis vous l’avez regrettée, vous me l’avez reprochée, disant que je ne l’avais point gagnée : à cause de cela, j’ai dû revenir sur terre, et jusqu’à ce que vous m’ayez dit que j’ai gagné ma robe, il me faudra rester ici et continuer cette pénitence, sans pouvoir rentrer au paradis.
— Oh ! Pauvre enfant ! répondit la femme, tout affligée, pardonne-moi ce que j’ai dit. Tu l’as gagnée, et bien gagnée, ta robe ! Tu pourras t’en aller quand tu voudras ; pour moi, jamais je ne te reprocherai plus rien.
Et dès qu’elle eut prononcé ces mots, la jeune fille disparut de devant elle.

Félix ARNAUDIN,(1887)

 

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Pays de Caux, Pays de Bray, Pays Niçois

Une nouveauté par mois.

 

La butte des six moulins

Dans un coin les plus pittoresques de Saint-Valery-sur-Somme, sur une élévation qui surplombe la ville et semble par là-même se rapprocher de la mer, s’élève un coquet château que son propriétaire a baptisé du nom joli, mais peu connu de Butte des Six Moulins.

Des pelouses en pente douce où la bruyère violette met la note riante de ses fleurs, un parc aux luxueuses frondaisons, aux exotiques essences dont les allées dévalent en sursauts brusques ou en prolongements inattendus, font au manoir moderne un cadre digne de lui. De ses sveltes tourelles, on a, entre la cime des ormes centenaires du plan inférieur, une échappée splendide sur la Baie immense. Le Crotoy est en face dans le soleil, comme un artistique tableau. Ces contours estompés par la brume d’été qui flotte se fondent avec un horizon d’un bleu flou imperceptiblement teinté. Les grandes lignes de ces villas que l’on distingue seules se prolongent dans la transparence des courants que la marée basse a laissée.
Limpidité des cieux, miroir de l’onde, indécision des lointains où passe le vol d’argent des mouettes, quoi de plus attirant pour les regards ? L’infini des étendues vous magnétise et vous retient.

On s’oublie dans ce site charmeur où l’accueil que l’on reçoit double l’attrait de la nature. Mais comment se figurer que les beautés du domaine sont nouvelles et qu’il fut un temps relativement près de nous où l’endroit même où elle s’élève était une lande absolument déserte et inculte ? Le château, il est vrai, accuse une construction récente et la première partie édifiée n’a pas eu de mal à fusionner avec l’aile qui lui fut ajoutée tout dernièrement. Mais la végétation qui l’entoure est si puissante et si prospère qu’on a du mal à la croire toute jeune, et surtout implantée sur un mauvais sol.
La science, l’intelligence et le travail ont triomphé des difficultés de la nature.
Cependant, comme on garde avec respect et conscience de leur prix les souvenirs des vieux âges trouvés enfouis dans les profondeurs des propriétés et qui en sont la préhistoire, on doit sertir dans un cadre d’or les traditions et les légendes qui ont survécu au bouleversement total des endroits.
C’est ce qu’on a tenté ici en dotant le domaine d’un nom renouvelé de jadis. Mais les noms s’expliquent mal d’eux-mêmes. Ils restent et leur signification passe.
Essayons de sauver leurs origines de l’oubli.

Il nous faut pour celui-ci remonter encore aux temps les plus éloignés, alors que la coquette cité picarde était un abri de pécheurs et s’appelait Leucone. La mer la battait sérieusement. L’abondante végétation de l’âge quaternaire la couvrait toute, exception faite de ce coin de terre qui nous occupe, et qui, par une singulière anomalie, était improductif au milieu des arborescentes futaies de cette époque.
Une lande de l’antique Armorique, cet endroit, avec ses vallonnements couverts des épineux genêts qui se revêtaient une fois par an de leur poétique toison d’or. Les oiseaux s’éloignaient de leurs dards, les chasseurs n’allaient point poursuivre le gibier jusque dans leurs rudes broussailles.
Et de cette espèce d’aversion des êtres vivants, était née une crainte superstitieuse. Une sorte d’influence surnaturelle devait planer sur ce lieu refusé aux empiétements des hommes.
Pourtant, malgré son excessive aridité, la lande était superbe à contempler dans sa luxueuse floraison, à l’heure où dardait le soleil. Le métallique éclat de ces rayons s’ajoutait au jaune ardent des pétales. Un bruissement infini d’insectes montait de ces buissons avec les effluves irritants des tiges sauvages. Une brûlante chaleur, d’abord emmagasinée dans les touffes, se dégageait lentement, se confondant avec les ardeurs du ciel.
Mais c’était à la tombée du soir que le spectacle produisait l’impression la plus intense. Les lueurs du couchant revêtaient de reflets étranges les premières ombres de la nuit. Puis, la lune remplaçait les teintes crépusculaires en baignant le tableau de sa lumière de rêve. De ses ondes bleutées, elle enveloppait toutes les formes comme d’une sorte de voile vague dont la brise en passant faisait trembler les contours indécis. C’était alors la manifestation des esprits de la lande, lutins, sylphes ou follets – âme du terroir – qui valsaient quotidiennement.
Un léger chant à peine perceptible accompagnait leur tournoiement rythmique. Dans un langage étrange, ils murmuraient :

Nous sommes les maîtres de ce sol.
Nous n’avons à redouter que la connaissance de toutes choses
Permise il est vrai aux hommes
Mais jusqu’à présent encore laissée uniquement à Dieu.
Sans elle, nul ne se fixera sur notre domaine.
Qu’il demeure à jamais inculte.
Nous resterons, nous resterons les maîtres de ce sol.

Des hommes vinrent cependant. Avec le temps les préjugés disparaissent ; ils osèrent aborder la langue. Peut-être n’étaient-ils point de la contrée ou de la même croyance. Toujours est-il qu’ils fauchèrent ou brûlèrent les ajoncs sans plus s’inquiéter de leurs génies. Mais le grincement du fer, dans le crépitement de la flamme des voies aiguës, perçait :

Nous sommes les maîtres de ce sol.
Nous n’avons à redouter que la connaissance de toutes choses
Qui transformeraient la lande inculte.
Ces hommes ne l’ont point.
Leur établissement ne persistera pas sur notre domaine.
Nous reviendrons, nous reviendrons.
Nous sommes les maîtres de ce sol.

Mais les intéressés ne le comprirent point. Hardiment, ils continuèrent à défricher et commencèrent à construire. Bientôt six moulins s’élevèrent, comme un démenti formel à la prophétie, et sur la terre dénudée, on sema du blé en abondance.
Malheureusement, au renouveau, ce furent en majorité les joncs marins qui poussèrent. À peine de loin en loin pointait-il quelque chaume grêle ne promettant aucune moisson. L’œil d’azur du bluet et la tache sanglante du coquelicot se mêlaient davantage à l’or ardent des genêts qui s’étendaient de plus en plus comme la dérisoire image de l’autre trésor irréalisable. Et les frémissements des tiges sonnaient dans l’étendu comme un minuscule ricanement sinistre.
Après de longues années de persévérantes mais inutiles tentatives, il ne resta plus aucune trace de culture sur le champ. Les genêts l’avaient reconquis. Alors les six moulins se fermèrent et, peu à peu, sous l’influence du temps qui les effrita, ils disparurent…
Lutins, sylphes et follets dansèrent à qui mieux mieux sur leur emplacement. Ils avaient fait leur œuvre :

Nous voilà revenus, nous voilà revenus (disaient-ils)
Les hommes n’ont point réussi
À rendre ce champ fertile.
Nous sommes les maîtres de ce sol.

Antonie BOUT (1911)

 

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Pays de Caux, Pays de Bray, Pays Niçois

Une nouveauté par mois.

 

Le Tartare et les deux soldats

Deux soldats du même village, libérés du service, regagnaient gaiement leurs foyers. La nuit les surprit dans une vaste forêt. Mais comme ils avaient aperçu au loin de la fumée, ils se dirigèrent de ce côté et arrivèrent enfin à une chaumière.

Ils heurtent à la porte et une voix de dedans s'écrie :

– Qui est là ?

– Deux amis, disent les soldats.

– Que désirez-vous ?

– Le logement pour cette nuit."

Le maître ouvre la porte, et les soldats étant entrés, la referme aussitôt.

Or le maître était un Tartare, ayant la forme humaine, mais tout le corps velu, avec un seul œil au milieu du front. Les deux soldats, quoique braves, furent saisis d'effroi à sa vue.

Le Tartare les fit souper, les pèse l'un après l'autre et dit :

– Toi, le plus léger, pour demain ; toi, le plus lourd, pour ce soir.

Aussitôt, prenant une grande broche, il en perce celui-ci de part en part, sans enlever les habits, le trousse comme un poulet, le rôtit devant un grand feu et le mange. Lorsqu'il est rassasié, il s'endort profondément.

Le soldat survivant, malgré son horreur et son effroi, s'ingénie pour sauver sa vie. Après avoir bien réfléchi, il saisit la grande broche, la fait rougir au feu et, de la pointe, crève l'œil du Tartare. Le Tartare se lève en poussant des cris effroyables et cherche à saisir le soldat, qui se cache heureusement parmi des moutons qui reposaient dans la bergerie.

Le lendemain, le Tartare ouvre sa porte, s'y place debout, les jambes écartées et fait sortir un à un tous ses moutons, en les tâtant soigneusement sur le dos. Mais le soldat avait pris ses précautions. Il avait écorché un mouton pendant la nuit et s'était revêtu de la peau. Comme il se glissait entre les jambes du Tartare, celui-ci saisit la peau qui lui resta entre les mains.

Le soldat s'échappe et s'éloigne en courant. Le Tartare le poursuit en trébuchant, et désirant l'arrêter, il lui crie :

– Tiens cette bague, afin que tu puisses raconter avec preuve tes prouesses.

Et il jette la bague, le soldat la ramasse et la passe à son doigt :

– Je suis ici, je suis ici ! criait la bague.

Le Tartare, suivant la voix, talonnait le soldat qui courait de toutes ses forces. Il allait l'atteindre, lorsque le soldat, après avoir essayé en vain de retirer la bague de son doigt, prit le parti de se le couper et de le jeter à l'eau avec la bague.

Le Tartare, suivant toujours la voix, se jeta dans l'eau et se noya.

Jean-François CERQUAND (1871)

Le renard & le loup

Une fois, le renard et le loup allaient de compagnie. Le renard dit au loup :

— Il y a, tout près d’ici, une ferme où, à cette heure, une fermière fait une grosse omelette pour les moissonneurs ; j’irai poursuivre les poules qui crieront et feront descendra la fermière ; tu entreras aussitôt dans la cuisine, tu prendras l’omelette dans ta gueule, tu attacheras la poêle à ta queue et nous ferons cuire dans la poêle les poules que j’attraperai.

Compère loup fait ce que lui avait dit le renard. En descendant les escaliers, la poêle faisait beaucoup de bruit, le valet de ferme, qui labourait, poursuit le loup et, à coups d’aiguillon, il le fait laisser l’omelette et la poêle.

Le loup va au renard et lui dit :

— Tu m’as fait battre, il faut que je te mange.

— Non pas ! dit le renard, j’ai pris trois poules : nous allons les manger.

Et quand ils eurent plumé les poules, maître renard dit :

— Va chercher une cognée pour couper une souche d’arbre, et nous les ferons cuire.

Et coupant le bois, comme il n’avait pas de coin pour tenir une fente ouverte, le renard dit au loup :

— Mets là ta patte, cela fera un coin.

Le loup le fait, le renard retire la cognée et voilà notre imbécile de loup pris au traquenard. Son roué compère se met à courir et à rire aux éclats en l’entendant hurler.

Enfin, le loup se débarrasse comme il peut, en laissant un bon morceau de sa patte dans la fente. Il court de nouveau vers le renard et lui crie :

— Cette fois, tu y passeras !

— Tais-toi, nigaud, car brebis qui bêle perd sa bouchée! Je vois, là-bas, un joli coup à faire : viens vite et fais comme tu verras faire.

À ce moment passait un homme qui revenait de pêcher dans la rivière voisine ; son âne portait deux mannes pleines de poissons. Le renard se couche sur le chemin et fait le mort ; l’ânier le voit et dit :

— Tiens ! un renard mort, il faut l’emporter, je vendrai sa peau.

Et il met le renard sur son âne ; notre mort se met à table avec les poissons de la corbeille, et puis, se sauve en emportant une bonne brassée.

À son tour, le loup se couche dans le chemin et fait le mort, mais l’ânier lui tombe dessus et lui donne une telle volée de coups de bâton, le malheureux, que son échine lui fait mal encore.

Voilà de nouveau le loup sur le renard :

— Ah ! monstre ! Il n’y a plus de pardon, je te mange !

— Pas plus ! dit le renard, pourquoi allions-nous prendre les poissons de l’ânier ? Est-ce qu’il en manque dans la rivière ?… Nous allons en pécher ensemble ; nous trouverons bien une corbeille quelque part ; je l’attacherai à ton échine ; moi, je pêcherai les poissons et les mettrai dans la corbeille.

Ils firent ainsi, mais le renard, au lieu de jeter les poissons dans la corbeille, les mangeait et mettait un caillou à la place.

— Nous faisons bonne pèche, n’est-il pas vrai ? disait-il au loup.

— Sûrement, répondait celui-ci, car plus ça va, plus ça pèse.

Il vint un moment où il y eut tant de cailloux que le pauvre encorbeillé ne peut plus remuer et se noya.

Louis LAMBERT (1899)

Le sorcier Limitou

Il était une fois un homme avec des cheveux rouge cuivre, un nez en bec de hibou et des yeux verts grands comme des écus de six livres, qui marchait en grinçant des dents. Il les avait longues et pointues. Il passait souvent dans le pays d’Hornoy en faisant de grandes enjambées et en regardant les gens en dessous.
D’où venait-il ? Où allait-il ? On n’en savait rien. On assurait qu’il était sorcier, on en avait peur et on l’appelait Limitou.
Une fois, Limitou arriva au village de Dromesnil en tenant un épi de blé entre ses doigts crochus. Il frappa à la porte d’une maison.
Pan, pan.
— Qui est là ?
— C’est Limitou.
— Quoi que vous voulez, Limitou ?
— Avez-vous une petite place pour poser mon épi de blé ?
— Posez, posez, Limitou.
L’épi posé, Limitou partit laissant les gens tout épeutés.

À quinze jours de là, Limitou revint, frappa comme la première fois et réclama son épi de blé.
—Ah, mon Dieu ! s’écria la femme en tremblotant, no glangne l’a mangé. Prenez l’glangne en place !
Limitou prit la poule, partit, s’arrêta dans une ferme de Selincourt. Il frappe comme à Dromesnil et demanda une petite place encore pour poser sa poule.
— Posez, posez, Limitou, lui dit-on tout de suite.

À quinze jours de là, Limitou revint chercher sa poule.
— Quel malheur, gémit la fermière, nous l’avons mise dans no'écurie et le cheval l’a tuée d’un coup de pied. Prenez no cheval en place.
Limitou le voulut bien, et emmena son cheval à Boisrault où il entra dans la cour d’une auberge.
— Avez-vous une petite place pour poser mon cheval ? fit-il à l’aubergiste.
— Posez, posez, Limitou, consentit le brave homme, sans s’inquiéter s’il serait payé. Il attacha son cheval et se sauva sans boire ni manger. On ne savait de quoi il vivait.

Quinze jours après, il reparut.
— Seigneur Jésus, dit l’aubergiste, nous avons mis vo cheval au marais et il a sa jambe cassée. Vous prendrez no servante en place, n’est-ce pas, bon Limitou ?
Limitou sourit, montra ses dents aiguisées, mit la servante dans sa hotte et s’en alla à Hornoy où il loqueta à la porte du sacristain. La porte ouverte, il quêta encore une petite place pour poser sa hotte.
— Posez, posez, fit la femme du sacristain qui enfournait du pain et faillit se trouver mal de frayeur.
Quand le vilain homme fut parti, la femme reprit ses sens et continua à mettre au four. Avec son pain, elle faisait cuire une flamiche qui répandait une odeur de beurre frais.
— Marraine, marraine, une quiot pièce de flamiche, pria tout à coup une voix venant d’on ne sait où.
Où es-tu donc ma quiot fille ? demanda la bonne femme, qui avait reconnu la voix de sa filleule.
— Dans la hotte de Limitou.
Vite, on sortit la pauvrette de sa prison, et on lui donna à manger car elle avait grand faim. Quand elle fut rassasiée, on avisa au moyen de la tirer des mains du vieux sorcier.
Le sacristain, qui était rentré de l’église, alla consulter M. le curé. Le saint homme vint et resta pensif.
— Limitou reviendra à la chute du jour, dit-il enfin mystérieusement, amenez-moi votre chien.
Un gros chien de garde fut amené, M. le curé le fit cacher dans la hotte, prononça quelques paroles à voix basse et se retira.

Limitou revint avant le coucher du soleil chercher son dépôt, on le lui rendit, et, au plus vite. Il se perdit dans la campagne en riant d’un rire de sorcier.
Quand il fut dans le bois de Vraignes, en un lieu où se trouvaient par terre des manches à balai, oubliés par des sorciers qui avaient tenu sabbat en cet endroit, il déposa sa hotte par terre et en ouvrit le couvercle discrètement ; au même instant le chien se mit à aboyer et à lui mordre les jambes. Limitou fit une foule de signes kabbalistiques ; mais le chien qui avait été prémuni contre les sorts par M. le Curé, ne s’en retournait pas du tout et continuait à mordre. Limitou se sauva à grande vitesse jusqu’à ce qu’il disparut dans un grand trou qui, le fit retomber en enfer. Toujours est-il qu’on ne l’a jamais revu.

Depuis ce temps, quand une personne habituée à fréquenter le canton d’Hornoy n’y revient plus, on a gardé l’habitude de dire : est-ce qu’elle ressemble à Limitou ? Aurait-elle été mordue par ch'quien d’Hornoy

Pierre D’ISSY (1888)

Thilda

Quand on suit la pittoresque route qui va de Clairmain à Matour, on aperçoit à mi-chemin environ, sur les collines de droite, un petit bois de sapins.
Là, il y a une cinquantaine d’années, au milieu de pans de murs et d’escaliers en ruine, une haute croix de pierre à moitié détruite, et dont le socle marque aujourd’hui la place.

Ces ruines et cette croix ont une terrible histoire.
Jadis, il a bien longtemps, bien longtemps, à la place des sapins au tronc droit et régulier comme des fûts de colonne, s’élevait un vaste château aux tours massives et aux poivrières aiguës, dont la masse imposante dominait la vallée.
Or, à l’époque où se passait l’histoire, le vieux baron de Maslefort, propriétaire de ce manoir avait chaque jour à sa table, nombre de seigneurs et de preux chevaliers qui venaient là de tous les pays du monde.
Certes, l’hospitalité du baron était grandiose, et les chasses qu’il donnait étaient émouvantes et magnifiques, mais tout cela ne suffirait pas à vous expliquer une telle affluence de visiteurs, si je ne vous disais de Maslefort renfermait alors la belle Thilda, fille du baron, la merveille du duché de Bourgogne.
Thilda était brune comme la nuit, ses grands yeux profonds et changeants, ses lèvres d’un dessin exquis et pur, ses cheveux dont les boucles soyeuses descendaient librement sur ses épaules, tranchant sur la pâleur d’ivoire des joues, en faisaient une créature étrangement belle et désirable.
Cependant, pas un des hôtes de son père ne pouvait se flatter d’avoir obtenu d’elle le moindre mot d’espoir, elle accueillait les madrigaux les plus galamment tournés et les déclarations les plus brûlantes avec un sourire également moqueur.
Mais le soir, quand tout dormait au château, une voix douce et fière montait de la vallée, chantant une romance de ce temps-là :
Dame dont le sourire
Captive et pauvre cœur,
Qui souffre et n’ose dire
L’excès de sa douleur ;
Ah ! laisse-toi fléchir
Ou me faudra mourir !

La brune Thilda sortait alors du château par une issue secrète, et bientôt se trouvait dans les bras du chanteur qui n’était autre que Francel, le blond ménestrel dont les tensons, les lais et les romances se chantaient dans toute la Bourgogne.
Ils s’aimaient d’un fol amour, et Thilda avait juré à Francel de n’appartenir jamais à un autre homme.
Or, les circonstances impérieuses forcèrent un jour Francel à quitter sa maîtresse pour aller guerroyer au loin.
Deux ans se passèrent sans que Thilda, dont la pâleur avait augmenté encore et dont un cercle de bistre estompait maintenant les yeux, reçut de son bien-aimé la moindre nouvelle.
Cependant son père qui se sentait mourir, la pressait davantage de prendre un mari. Devant les refus obstinés de la pâle enfant, le vieux seigneur se faisait un chagrin mortel.
Trois ans s’étaient écoulées sans nouvelles. Le baron venait de déclarer à sa fille que si elle n’acceptait pas son cousin Hugues pour mari, elle ferait le désespoir de ses derniers jours, et qu’il mourrait en la maudissant. La pauvre Thilda désespérant de jamais revoir son ami, finit par consentir…
Le sire Hugues de Combernon, grand chasseur et formidable buveur dont la barbe rouge effrayait les petits enfants, devint l’heureux époux de la merveille du duché de Bourgogne.
Trois années encore s’écoulèrent. Une nuit, sire Hugues, rentré de la chasse, dormait d’un profond sommeil aux côtés de sa jeune épouse, qui, le regard perdu dans la nuit, songeait.
Soudain, une voix vibrante se fit entendre dans la vallée :
Dame dont le sourire
Captive et pauvre coeur,
Qui souffre et n’ose dire
L’excès de sa douleur…
C’était Francel, Francel qui revenait chevalier et capitaine, demander la main de celle qu’il n’avait jamais oubliée.
Au son de cette voix la pauvre Thilda se mit à trembler qu’elle réveilla son mari.
Francel continua sa chanson :
Ah ! laisse-toi fléchir
Ou me faudra mourir.
— Quel est l’étrange fol qui vient ainsi troubler notre repos ? s’écria le sire Hugues se réveillant tout à fait.
Ah ! laisse-toi fléchir
Ou me faudra mourir.
répétait le blond ménestrel.
— Oh ! oh ! qu’est ceci, gronda Hugues. Par ma foi, madame, je veux voir de près quel est l’audacieux qui vient à cette heure vous dire des chansons d’amour ? Et s’habillant à la hâte, il ceignit son épée et sortit par une poterne basse…
Quelques minutes après, Thilda, de plus en plus tremblante, entendit de terribles blasphèmes, puis deux grands cris qui réveillèrent toute la montagne.
Affolée, la pauvre enfant s’élança à demi-nue par le chemin que son mari devait suivre, en appelant d’une voix déchirante : Francel, Francel !
Mais les orfraies seules répondaient à ses appels par des hululements plaintifs.
À cet instant, la lune émergea, sanglante, au dessus des nuages, et Thilda vit à ses pieds les cadavres de son époux et de son fiancé, enlacés dans une dernière et mortelle étreinte.
La blonde tête de Francel était éclairée en plein par la lune. Ses lèvres crispées, frangées d’une écume de sang, s’entr'ouvaient comme pour maudire ; et son regard fixe semblait reprocher sa trahison à la fiancée parjure.
— Pardon ! pardon ! gémit Thilda.
Et s’agenouillant, elle prit dans ses bras la tête pâle du mort, qu’elle couvrit de baisers passionnés.
Mais les lèvres de Francel conservaient leur malédiction muette, et ses yeux leur reproche effrayant.
Alors, Thilda toute blanche se releva, et tirant le poignard de son amant, se le plongea par deux fois dans la poitrine…

Le lendemain, on releva les trois cadavres. On ne put jamais retirer Francel des bras de Thilda, qui l’étreignait dans un embrassement suprême.
On fit élever, à cet endroit, une haute croix de pierre. C’était celle dont on voit encore aujourd’hui les ruines.
Mais dans toutes les fermes de la montagne, on vous racontera que par les nuits d’automne, on entend une voix plaintive sortir du bois de sapins.
Cette voix gémit : Francel ! Francel !
— « C’est Thilda qui vient chercher le pardon de son fiancé ! » murmurent en se signant les vieux pâtres.

Charles REMOND (1888)

Le prêtre sans ombre

À une certaine époque, le vieux diable avait fondé, dans la grotte de Salamanque, une école pour ceux qui voulaient devenir prêtres, n’acceptant que des cadeaux, et en une seule année, il les instruisait ; ceux qui sortaient de son école étaient surtout forts dans les conjurations.
Mais chaque année un élève devait rester dans la grotte pour le vieux diable, et celui qui sortait le dernier était toujours celui qui devait rester. Comme les sorties de cette école étaient à la Saint-Jean, les élèves cherchaient tous à sortir les uns avant les autres, car personne ne voulait rester avec le vieux diable ; mais ils ne pouvaient sortir qu’un à un et l’un après l’autre, car la porte était étroite, basse et tout juste suffisante.
Ce jour-là, le vieux diable restait à la porte et disait au premier qui sortait :
— Reste ici, toi.
— Empare-toi de celui qui me suit, disait le premier.
Il faisait la même demande au second, qui répondait de même :
— Empare-toi de celui qui me suit.
Il faisait ainsi la même demande à tous jusqu’au dernier, et tous lui faisaient la même réponse ; mais le dernier demeurait toujours dans la grotte avec le vieux diable.

Une année, un élève trompa le vieux diable.
Le matin de la Saint-Jean, les élèves étaient dans la grotte, tout tristes. L’un d’eux dit à ses camarades :
— Si vous voulez attendre pour sortir que midi sonne, je demeurerai le dernier.
Tous lui promettent de bon cœur d’attendre. À midi juste, ils commencent à sortir ; le vieux diable fait à tous la demande accoutumée, et tous font la même réponse :
— Empare-toi de celui qui me suit.
Mais, comme le jour de la Saint-Jean, à midi, le soleil se trouvait tout juste en face de la grotte, le corps du dernier qui sortait faisait une ombre, et le vieux diable s’empara de cette ombre. Le prêtre sortit donc sans ombre. Pendant toute sa vie, quelque beau temps qu’il fit, il restait sans ombre, et, si ce qu’on dit est vrai, il devint plus tard curé de Bachus.

VINSON J. (1883)

La "Jeanne Augustine"

La Jeanne Augustine était une goélette de Paimpol. Contrairement au "petit navire" de la chanson, elle avait beaucoup navigué. Un peu âgée, un peu décatie, avec quelques rhumatismes à sa grosse membrure de chêne, vaillante, tout de même, et pas geignarde. Elle avait fait jadis les grandes pêches du septentrion ; maintenant, on l’affectait aux voyages de Norvège, pour les bois. Une demi-retraite. Partie, fin de novembre, pour Drontheim, elle avait eu, à l’aller, bon courant et joli vent de suroît. Double faveur en cette saison et dans ces parages. Le retour, en revanche, fut pénible. On n’eut pas plus tôt quitté le fjord que les brumes se mirent à tisser leurs toiles d’araignées invisibles entre mer et ciel. On aurait cru nager dans de l’ouate. Air et eau, ça ne faisait qu’un. On voguait dans cette étoupe, à l’aveuglette. Marchait-on ? Virait-on sur place ? On n’en savait rien. Nul clapotis à l’avant. Comme temps, une manière de crépuscule, un entre deux de lumière et d’ombre, ni jour, ni nuit. Pas de vent. Les voiles pendaient grises et mortes.
— Combien de nœuds, cap'taine ? demanda le second.
— Un ou deux, à mon estime.
— Si ça continue, nous arriverons à Paimpol l’année prochaine.
— Ce serait encore de la chance, puisque l’année prochaine s’ouvre dans huit jours !
— Eh, mais ! c’est pourtant vrai. Il est soir d’avant Noël, à cette heure… Réveillonne-t-on ?
— C’est une idée. Ça fera passer un moment.
Yvon Floury appela le mousse :
— Tu vas nous cuire une andouille.

Puis, ayant invité le second et le matelot à descendre avec lui dans la cabine, il versa trois pleins verres de brandy, pour « faire le trou », avant la ripaille. Ils s’apprêtaient à boire à la santé du pays, lorsque la tête ahurie du mousse se montra à l’ouverture du capot.
— Est-ce comme ça que tu t’occupes de ton andouille, animal !
— Non, mais… cap'taine… c’est que… c’est vraiment extraordinaire… On dirait qu’on entend tinter des cloches à l’arrière et à l’avant, à bâbord et à tribord…
— Imbécile !
— Écoutez plutôt !
Les trois hommes tendirent l’oreille… Il avait raison, le morveux !… De tous côtés, dans le grand silence mat de la mer, se percevaient, lointaines encore, mais se rapprochant de minute en minute, de longues et lentes vibrations pareilles à des résonances de cloches mystérieuses. On eût pu se croire sur une des collines du quartier de Paimpol, alors que toutes les paroisses de la côté se renvoient leurs carillons pour annoncer la venue de l’Enfant Dieu.
Les gars de l’équipage se regardaient entre eux, sans mot dire, stupéfaits.

Dans la brume épaisse, cette musique était d’une infinie douceur. Elle était maintenant toute proche : elle semblait se balancer au rythme alangui des eaux.
C’est une tradition, en basse Bretagne, que dans la semaine d’avant Pâques les cloches s’en vont à Rome. Les marins se demandèrent d’abord, en plaisantant, si ce n’étaient pas quelques bourdons sans cervelles qui, s’étant égarés, s’en revenaient ainsi par le Pôle de leur pèlerinage à la ville du pape.
Mais en voici bien d’une autre. À mesure que les sons se faisaient plus distincts, chacun se figura les reconnaître.
— Ma parole ! déclara Guilcher, je veux qu’on me coupe le cou si ce n’est pas le carillon de Plounez !…
Et ce timbre d’argent, fit le mousse, il n’y a, j’en suis sûr, à l’avoir que la petite cloche de Notre Dame de Kerfot !…
C’étaient en vérité toutes les voix chantantes des sanctuaires du Goële qui se promenaient là, autour d’eux, dans la tristesse blafarde de cette nuit du Nord qui tombait. Ils se sentirent le cœur serré d’une angoisse étrange. Que pouvait bien présager ce signe ? À la lueur tremblotante de la lampe de cuivre accrochée à une des poutrelles de la cabine, ils se virent pâles comme des morts.

Finalement, ils se décidèrent à monter sur le pont, voulant savoir.
Le bruit allait toujours grandissant. Mais impossible d’en distinguer la cause. Les brumes demeuraient inertes et pendantes. Pas une ondulation dans leurs vastes plis.
Les hommes s’étaient accoudés au plat bord. Ils échangeaient des propos intermittents, à voix basse, comme s’ils eussent été à l’église. Au fait, ils y étaient, à l’église, dans l’église prestigieuse de la mer, avec les âcres vapeurs du brouillard pour encens.
Le mousse, grimpé dans le hauban, pour essayer de percer l’ombre, jeta un cri éperdu :
— Des cierges !… J’aperçois des cierges !…
De toutes parts, en effet, s’allumaient presque au ras de l’eau, des flammes légères comme des lucioles, qui se mirent à tourner autour du navire ; on eût dit une ronde d’étoiles émergées de la profondeur diffuse des ténèbres. Puis apparurent les colonnes blanches des cierges. Enfin les mains qui les tenaient se montrèrent à leur tour ; et, après les mains, des bras, des têtes et des épaules surgirent. De longues barbes mouillées flottaient, qu’on eût prises pour des goémons épaves. Dieu ! quelles lamentables faces blêmes, aux traits figés, aux yeux sans regard !… Elles se suivaient comme en procession. De leurs lèvres entrouvertes un chant monta ; et subitement les cloches se turent. On n’entendit plus que ce chant, pareil à une plainte, mélopée vague et lente, triste à fendre l’âme. Si faibles que fussent les voix, on devinait les paroles. C’était un Noël breton, un de ceux que les enfants des campagnes vont psalmodiant de porte en porte pendant la veillée sainte. Les hommes de la Jeanne Augustine se signèrent avec une dévotion mêlée d’épouvante.

Les voix disaient :

Une étoile à l’Orient s’est levée ;
Un Dieu nouveau est né pour la terre,
Pour la terre grande et pour la mer profonde…

Le mousse claquait des dents, là-haut, dans la mâture, et, sur le pont, les hommes aussi grelottaient, et ce n’était point de froid.
Longtemps les têtes exsangues défilèrent ; longtemps défilèrent, dans la nuit arctique, les petites clartés pâles que faisaient les flammes des cierges. Parfois, elles dansaient si près du bord qu’on discernait à leur lueur les visages de ceux qui les portaient.
Longtemps, longtemps… oui, cela dura longtemps. Et puis, sans qu’on sût comment, tout cela s’éclipsa, s’éteignit, s’évanouit. Il n’y eut plus dans la brume qu’une solitude plus vaste et un silence plus mystérieux.
Soudain un craquement de bon augure se fit dans la vieille carcasse de la goélette. Les cordages se tendirent, les voiles s’enflèrent comme si la respiration du vent, jusque-là oppressée par l’attente du prodige, fût redevenue libre de se jouer à travers l’espace. Sur l’étrave de la Jeanne Augustine l’eau se mit à mousser, à bruire. On était en route, on marchait. Et les hommes furent tout émus de sentir qu’ils vivaient encore, que leurs âmes ne les avaient point quittés. Ils restèrent néanmoins près d’une heure sans se parler, tant les réflexions qui leur traversaient l’esprit leur semblaient inexprimables.
Alain Perrot le premier sortit de son mutisme.
— J’ai reconnu Jean Guiastrennec, de Penvénan, prononça-t-il. J’étais avec lui à bord de la Reine des Anges, quand il trépassa… Même qu’il m’a fait un geste de la main comme pour me dire je ne sais quoi… Ah ! le pauvre Guiastrennec !
— Moi, j’ai reconnu Louis Person, de Plouguiel, fit le capitaine. Il avait encore la fente qu’il s’ouvrit dans le crâne, sur la
Mignonne, en tombant des huniers.
— Moi, Antôn Lazbleiz, de Pontrieux, s’écria le mousse, mon parrain, Dieu lui pardonne !
— Moi, dit le matelot, j’en ai reconnu plus de trente.
Il entreprit de les dénombrer, en comptant sur ses doigts. Mais, au troisième, le capitaine l’interrompit :
— Assez !… N’en jette plus !…
Elle était par trop sinistre, cette litanie funèbre. Et dire qu’ils avaient été portés, tous ces noms, par de robustes gaillards aux poitrines de fer, taillés pour vivre cent ans !
— Qui sait ? Quand Noël reviendra, il y aura peut-être plus d’un d’entre nous dans leurs rangs, observa Ludo Guilcher, exprimant la pensée commune.
— Possible, firent les autres.
Devant leurs yeux passèrent les chapelles de leur pays de Goëlo, où, sous les porches vétustes, sont appendues les brèves épitaphes des "perdus en mer"…

Anatole LE BRAZ (1922)