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François Ier et le paysan


À Villers-Cotterets, on raconte, dans quelles circonstances François Ier rendit une ordonnance pour faire écrire en français les actes judiciaires et administratifs (la célèbre ordonnance de Villers-Cotterets de 1539, qui réglait bien d’autres matières).

Le roi chassait avec des seigneurs de sa cour, lorsqu’il rencontra dans la forêt un paysan, avec une charge de « cotterets », qui, sans savoir qui il était, lui adressa la parole en tapant familièrement son cheval. Le roi, qui n’était pas fier, sourit et l’écouta.

– Tenez, monseigneur, lui dit le paysan en lui montrant quelques pistoles qu’il avait à la main, voilà ce qu’ils m’ont donné à la recette de Longpont pour une charge de cotterets (la légende doit être ici altérée, car on ne voit pas du tout pourquoi le paysan a reçu cet argent. Est-ce de la monnaie qu’on lui rendait sur une somme plus forte ? Payait-il une redevance ? Était-ce le dénouement d’un procès ?). Dites-moi si j’ai mon compte. Je n’y comprends rien, à leurs grimoires en latin.

Le roi se montra très frappé de cette plainte. En rentrant au château, il réunit tous les seigneurs des environs dans la salle des États, et il rendit son ordonnance.

A. DAUZAT (1902)

L’église qui marche

Un jour de fête à Gergny, le troupeau du village avait laissé le long de l’église des traces nombreuses de son passage ; il fallait d’urgence remédier à cette profanation ; mais comment s’y prendre ?… Après maints débats, on décida que le moyen le plus simple était de pousser l’église un peu plus loin. Aussitôt chacun de se mettre à l’œuvre, jouant de l’épaule à qui mieux mieux et comme le pied glissait aux travailleurs sur ce terrain fangeux, ils s’imaginaient faire avancer l’église et s’écriaient triomphalement : "Elle marche ! Elle marche !"

VERVINS (1872)

La tour du diable

Aisne
Le chanoine de Saint-Pierre, paroisse soissonnaise, et un des moines de l’abbaye de Saint-Jehan des Vignes avaient des distractions peu catholiques. Leur péché mignon était de veiller à la qualité irréprochable du vin pressé par les vignerons voisins, du vin servi à l’office divin, du vin confié à la cave paroissiale, du vin… Bref, ils célébraient souvent leur ardeur bouteillique !
Marie, la fidèle servante du chanoine, s’en lamentait ; elle rappelait son maître à plus de modération, souhaitait de sa part un meilleur exemple pour ses ouailles, lui suggérait une attitude plus digne de…
— Comment, rugit l’ecclésiaste, vous vous comportez à mon égard comme une épouse que je m’interdis d’avoir ; vous vous conduisez comme une commère capable de toutes les calomnies à mon sujet. Alors que vous êtes la servante du serviteur de notre Seigneur.
L’acolyte opinait de la calotte.
— Allez plutôt dans notre cave et rapportez un flacon pour nos gosiers asséchés !
Ronchonnant mais obéissant, Marie frictionna ses mains dans les plis du tablier et traîna ses sabots vers l’escalier sombre. Elle maugréait  :
— Une épouse ! Une commère ! Et puis quoi encore ?
Quand Marie releva son menton, elle n’en crut pas ses yeux : la cave de monsieur le Chanoine, la cave renfermant les trésors spiritueux était en flammes. Elle brûlait comme un enfer, un diable s’y était planté au centre, perché sur un balai et convulsionné de rires sataniques.
— Monsieur le Chanoine, monsieur le Chanoine…
Marie n’avait pas la bouche assez grande pour contenir tous ses hurlements.

Hommes de bouteille, peut-être, mais hommes de foi avant tout, les deux comparses se saisirent d’un bénitier et de goupillons, dévalèrent l’escalier ardent, dévisagèrent le prince des ténèbres et le bénirent avec fougue. Le pauvre diable hurla, brailla et vociféra ; il trouva refuge dans le soupirail. Les deux ministres du ciel l’emprisonnèrent dans le bonnet carré du chanoine, alors que les cloches de l’abbaye invitaient aux vêpres.
— Tiens, suggéra le moine, et si on l’emmenait pour l’eneaubéniter avec tous nos frères.
Sitôt dit, sitôt fait, voilà le prisonnier conduit vers le saint lieu.
— Moi, dans un temple, jamais ! s’écria le diable qui brisa la boîte où il était enfermé.
En deux sauts, trois bonds, il courut dans la tour Saint-Benoît. Le lieu n’était fréquenté que par quelques gardiens de la ville, qui se plaignaient alors de l’absence de coiffe sur cette tour. Ils expliquaient ainsi pourquoi ils étaient plus souvent dans les tavernes voisines qu’en surveillance sur les remparts de la cité !

Le lendemain matin, les Soissonnais découvrirent la tour Saint-Benoît couverte d’un toit en forme d’un bonnet carré, comme celui du chanoine. C’était une facétie de Satan, qui n’en manquait pas.


Jules BRISEZ (1835)