La robe regrettée

Il y avait une fois un homme et une femme qui avaient une fille. Ils étaient pauvres, autant qu’on peut l’être ! La mère vint à mourir, et le père, n’ayant pas assez de travail pour garder sa fille avec lui, se vit forcer de se séparer d’elle et de l’envoyer mendier son pain. Un jour, elle arriva devant une porte :
— La charité, s’il vous plaît, pour l’amour de Dieu.
— Toi, enfant, dit la maîtresse, si grande et si forte, tu demandes ton pain ?
— Hélas ! il le faut bien. Ma mère est morte et mon père n’a pas d’ouvrage pour m’occuper à la maison, j’ai bien dû m’en aller.
— Hé bien, nous, nous avons besoin d’une servante ; si tu veux demeurer ici et bien travailler, nous te prendrons avec nous.
— Oh ! Avec plaisir, dit la fillette. Je resterai.
Et elle demeura avec ces gens-là. Elle était laborieuse et se conduisait bien, elle leur convenait beaucoup. Et comme la pauvre enfant était à moitié nue, sa maîtresse lui acheta une robe, en avance sur les gages qu’elle lui avait promis.
Peu de temps après, la jeune servante vint à tomber malade. Et son mal empira d’un jour à l’autre : à la fin, elle mourut. Quand elle fut morte, sa maîtresse commença à regretter la robe qu’elle lui avait achetée.
— Cette fille est morte ! Et maintenant, ma robe est là ! Et elle ne l’avait pas trop gagnée !
Et ceci, et cela. Elle ne cessait pas de murmurer.

Le surlendemain, une jeune fille se présenta à la porte.
— N’auriez-vous pas, s’il vous plaît, besoin d’une servante ? Vous me rendriez un bien grand service si vous pouviez m’occuper.
— Si justement, ma fille, tu tombes bien. Nous en avions une, elle vient de mourir, nous te prendrons à sa place. Elle te ressemblait tout à fait ! On dirait la même personne.
Et elle demeura donc dans cette maison. Elle faisait très bien leur affaire, ils n’avaient rien à lui reprocher. Et ils l’aimaient beaucoup. Ce qui les surprenait, c’est qu’ils ne la voyaient jamais manger, ni boire, ni aux repas, ni autrement. Et chaque soir, quand tous allaient se coucher, elle s’agenouillait auprès du feu et restait là à prier Dieu. Et, dans cette maison, il y avait un valet : il s’était aperçu que le bois qu’il fendait après sa journée, pour le jour suivant, avait presque entièrement disparu le matin, et il voulut savoir d’où cela provenait.

Un soir, il fit semblant de s’en aller au lit et resta à épier par un trou qu’il y avait à la porte de la chambre.
Quand tous furent couchés, excepté la servante, il vit celle-ci aller chercher une grosse brassée de bois, la poser sur l’âtre et allumer un grand feu. Elle ôta alors ses vêtements et se mit à sauter par-dessus le foyer, passant et repassant d’un côté vers l’autre, au beau milieu de la flamme sans s’arrêter un moment ni jeter la moindre plainte, et toujours ainsi jusqu’à ce que le feu fut éteint : c’était terrible à voir ! Le lendemain, le garçon prit la maîtresse à part.
— Si vous saviez ce que j’ai vu hier soir !
Et il lui raconta tout, comment il avait trouvé le bois de manque et surveillé la servante, et ce qu’il lui avait vu faire. La femme n’en revenait pas.
Elle appela à l’instant la jeune fille et lui dit ce que lui avait rapporté le valet, lui demandant si c’était vrai, et pourquoi elle faisait ce qu’il l’avait surprise à faire.
— Oui, c’est bien vrai, dit-elle. C’est là ma pénitence. Vous avez eu une servante qui est morte ici. Et cette servante, c’est moi. Vous m’aviez acheté une robe sur mes gages, mais depuis vous l’avez regrettée, vous me l’avez reprochée, disant que je ne l’avais point gagnée : à cause de cela, j’ai dû revenir sur terre, et jusqu’à ce que vous m’ayez dit que j’ai gagné ma robe, il me faudra rester ici et continuer cette pénitence, sans pouvoir rentrer au paradis.
— Oh ! Pauvre enfant ! répondit la femme, tout affligée, pardonne-moi ce que j’ai dit. Tu l’as gagnée, et bien gagnée, ta robe ! Tu pourras t’en aller quand tu voudras ; pour moi, jamais je ne te reprocherai plus rien.
Et dès qu’elle eut prononcé ces mots, la jeune fille disparut de devant elle.

Félix ARNAUDIN,(1887)

 

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Les roupettes du loup


Un jour, à la fin d’une chasse, tous les chasseurs du pays messin étaient réunis au pied d’un chêne. Un magnifique loup mâle, qu’on avait tué, gisait à côté d’eux.

— Maintenant, dit quelqu’un, il faut, selon l’usage, faire un bouquet avec les roupettes de l’animal et l’attachait à la casquette de l’heureux tireur.

En entendant ces paroles, le loup se releva et s’enfuit, aux yeux des chasseurs stupéfaits.

Eugène ROLLAND (1877)

 

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La mule convertie

Bourges possède en outre trois églises paroissiales, la première est l'église de Saint-Pierre-le-Guillard.

Une bizarre légende se rattache à la fondation de cette église. On rapporte que son nom lui vient d'un certain juif appelé Guiald ou Guyard, lequel ayant entrepris une discussion religieuse avec St. Antoine de Padoue, fut vivement pressé de se convertir à la foi chrétienne.

À bout d'arguments, l'hébreu répondit qu'il ne le ferait que s'il voyait sa mule adorer le Saint-Sacrement. Le saint ayant présenté l'hostie à l'animal, celui-ci s'agenouilla, et son maître, convaincu par ce miracle, se fit baptiser, et de ses deniers construisit l'église qui porte son nom.

Cela se passait vers l'année 1220. Un tableau qu'on voit encore dans le temple consacre ce fait mémorable.

Hippolyte BOYER (1848)

 

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La Patte Luzerne


Les matelots du Var racontaient qu’un navire d’espèce géante avait jadis fréquenté leurs côtes.

Il s’appelait la Patte Luzerne, et il était tellement grand que, lorsqu’il partait de Toulon, son arrière débouchait à peine de la rade alors que son beaupré sortait du détroit de Gibraltar.

Paul SÉBILLOT (1904)

 

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Sacrifice d’un Coq

Il n’y a pas plus de quinze ans que, de peur de mourir dans l’année, un paysan de la Neuville n’aurait pas consenti à habiter une maison neuve, si préalablement on avait égorgé un coq en faisant couler quelques gouttes de son sang sur le seuil.

On venait à cette époque de bâtir une nouvelle mairie et personne ne s’y voulait marier, tant on craignait qu’il n’arrivât malheur au ménage. Pour vaincre cette répugnance, le maire, homme éclairé et peu enclin à la superstition, fut obligé de fermer les yeux et de laisser opérer, comme à son insu, le sacrifice du coq pour consacrer l’édifice. Je dis sacrifice, car c’était visiblement la tradition inconsciente d’un sacrifice à quelque divinité oubliée depuis treize ou quatorze siècles.

Frédéric BAUDRY (1876)

 

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La butte des six moulins

Dans un coin les plus pittoresques de Saint-Valery-sur-Somme, sur une élévation qui surplombe la ville et semble par là-même se rapprocher de la mer, s’élève un coquet château que son propriétaire a baptisé du nom joli, mais peu connu de Butte des Six Moulins.

Des pelouses en pente douce où la bruyère violette met la note riante de ses fleurs, un parc aux luxueuses frondaisons, aux exotiques essences dont les allées dévalent en sursauts brusques ou en prolongements inattendus, font au manoir moderne un cadre digne de lui. De ses sveltes tourelles, on a, entre la cime des ormes centenaires du plan inférieur, une échappée splendide sur la Baie immense. Le Crotoy est en face dans le soleil, comme un artistique tableau. Ces contours estompés par la brume d’été qui flotte se fondent avec un horizon d’un bleu flou imperceptiblement teinté. Les grandes lignes de ces villas que l’on distingue seules se prolongent dans la transparence des courants que la marée basse a laissée.
Limpidité des cieux, miroir de l’onde, indécision des lointains où passe le vol d’argent des mouettes, quoi de plus attirant pour les regards ? L’infini des étendues vous magnétise et vous retient.

On s’oublie dans ce site charmeur où l’accueil que l’on reçoit double l’attrait de la nature. Mais comment se figurer que les beautés du domaine sont nouvelles et qu’il fut un temps relativement près de nous où l’endroit même où elle s’élève était une lande absolument déserte et inculte ? Le château, il est vrai, accuse une construction récente et la première partie édifiée n’a pas eu de mal à fusionner avec l’aile qui lui fut ajoutée tout dernièrement. Mais la végétation qui l’entoure est si puissante et si prospère qu’on a du mal à la croire toute jeune, et surtout implantée sur un mauvais sol.
La science, l’intelligence et le travail ont triomphé des difficultés de la nature.
Cependant, comme on garde avec respect et conscience de leur prix les souvenirs des vieux âges trouvés enfouis dans les profondeurs des propriétés et qui en sont la préhistoire, on doit sertir dans un cadre d’or les traditions et les légendes qui ont survécu au bouleversement total des endroits.
C’est ce qu’on a tenté ici en dotant le domaine d’un nom renouvelé de jadis. Mais les noms s’expliquent mal d’eux-mêmes. Ils restent et leur signification passe.
Essayons de sauver leurs origines de l’oubli.

Il nous faut pour celui-ci remonter encore aux temps les plus éloignés, alors que la coquette cité picarde était un abri de pécheurs et s’appelait Leucone. La mer la battait sérieusement. L’abondante végétation de l’âge quaternaire la couvrait toute, exception faite de ce coin de terre qui nous occupe, et qui, par une singulière anomalie, était improductif au milieu des arborescentes futaies de cette époque.
Une lande de l’antique Armorique, cet endroit, avec ses vallonnements couverts des épineux genêts qui se revêtaient une fois par an de leur poétique toison d’or. Les oiseaux s’éloignaient de leurs dards, les chasseurs n’allaient point poursuivre le gibier jusque dans leurs rudes broussailles.
Et de cette espèce d’aversion des êtres vivants, était née une crainte superstitieuse. Une sorte d’influence surnaturelle devait planer sur ce lieu refusé aux empiétements des hommes.
Pourtant, malgré son excessive aridité, la lande était superbe à contempler dans sa luxueuse floraison, à l’heure où dardait le soleil. Le métallique éclat de ces rayons s’ajoutait au jaune ardent des pétales. Un bruissement infini d’insectes montait de ces buissons avec les effluves irritants des tiges sauvages. Une brûlante chaleur, d’abord emmagasinée dans les touffes, se dégageait lentement, se confondant avec les ardeurs du ciel.
Mais c’était à la tombée du soir que le spectacle produisait l’impression la plus intense. Les lueurs du couchant revêtaient de reflets étranges les premières ombres de la nuit. Puis, la lune remplaçait les teintes crépusculaires en baignant le tableau de sa lumière de rêve. De ses ondes bleutées, elle enveloppait toutes les formes comme d’une sorte de voile vague dont la brise en passant faisait trembler les contours indécis. C’était alors la manifestation des esprits de la lande, lutins, sylphes ou follets – âme du terroir – qui valsaient quotidiennement.
Un léger chant à peine perceptible accompagnait leur tournoiement rythmique. Dans un langage étrange, ils murmuraient :

Nous sommes les maîtres de ce sol.
Nous n’avons à redouter que la connaissance de toutes choses
Permise il est vrai aux hommes
Mais jusqu’à présent encore laissée uniquement à Dieu.
Sans elle, nul ne se fixera sur notre domaine.
Qu’il demeure à jamais inculte.
Nous resterons, nous resterons les maîtres de ce sol.

Des hommes vinrent cependant. Avec le temps les préjugés disparaissent ; ils osèrent aborder la langue. Peut-être n’étaient-ils point de la contrée ou de la même croyance. Toujours est-il qu’ils fauchèrent ou brûlèrent les ajoncs sans plus s’inquiéter de leurs génies. Mais le grincement du fer, dans le crépitement de la flamme des voies aiguës, perçait :

Nous sommes les maîtres de ce sol.
Nous n’avons à redouter que la connaissance de toutes choses
Qui transformeraient la lande inculte.
Ces hommes ne l’ont point.
Leur établissement ne persistera pas sur notre domaine.
Nous reviendrons, nous reviendrons.
Nous sommes les maîtres de ce sol.

Mais les intéressés ne le comprirent point. Hardiment, ils continuèrent à défricher et commencèrent à construire. Bientôt six moulins s’élevèrent, comme un démenti formel à la prophétie, et sur la terre dénudée, on sema du blé en abondance.
Malheureusement, au renouveau, ce furent en majorité les joncs marins qui poussèrent. À peine de loin en loin pointait-il quelque chaume grêle ne promettant aucune moisson. L’œil d’azur du bluet et la tache sanglante du coquelicot se mêlaient davantage à l’or ardent des genêts qui s’étendaient de plus en plus comme la dérisoire image de l’autre trésor irréalisable. Et les frémissements des tiges sonnaient dans l’étendu comme un minuscule ricanement sinistre.
Après de longues années de persévérantes mais inutiles tentatives, il ne resta plus aucune trace de culture sur le champ. Les genêts l’avaient reconquis. Alors les six moulins se fermèrent et, peu à peu, sous l’influence du temps qui les effrita, ils disparurent…
Lutins, sylphes et follets dansèrent à qui mieux mieux sur leur emplacement. Ils avaient fait leur œuvre :

Nous voilà revenus, nous voilà revenus (disaient-ils)
Les hommes n’ont point réussi
À rendre ce champ fertile.
Nous sommes les maîtres de ce sol.

Antonie BOUT (1911)

 

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Le château du baron des Adrets

Au-delà de Valence, sur la rive gauche, vous apercevez une roche élevée, unie, perpendiculaire. Au sommet, on distingue encore quelques restes de muraille, une tour en ruines et des remparts, C’était le château du baron des Adrets, le farouche protestant. C’est de là-haut, dit-on, qu’il faisait précipiter en bas les soldats catholiques tombés entre ses mains. On connaît cette histoire de l’un d’eux, qu’un bon mot sauva du supplice auquel il était condamné. 

Le baron des Adrets avait rassemblé un assez grand nombre de prisonniers, et, par représailles de cruautés envers le parti catholique, s’amusait un jour à les faire sauter du haut des remparts. L’un de ces prisonniers, moins décidé à mourir que les autres, avait déjà pris cinq ou six fois son élan sans pouvoir tenter ce saut dont on ne revenait pas. Il courait jusqu’au bord du rempart, puis s’arrêtait devant l’abîme, et revenait en arrière mettre à une nouvelle épreuve son courage.
À la fin, le rude baron, impatienté, lui cria :
– Je te le donne en trois.
– Monseigneur, répondit froidement le soldat, je vous le donne en dix.
Et le baron, frappé de cette présence d’esprit, lui accorda sa grâce.

Xavier MARMIER (1841)

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La mort de Saint-Dizier

Saint-Dizier en sortant de Villars-le-Sec rencontra le diable ; pour l’éviter il s’enfuit dans un bois voisin et se réfugia sur un chêne ; le diable l’y poursuivit, et tous deux sautèrent par terre, laissant la trace de leurs pas sur une grosse pierre qui doit se trouver encore à l’entrée de la forêt de Villars-le-Sec.

Le Saint, dans sa course, s’arrêta sur le territoire de Croix et se reposa dans un endroit où on érigea une croix, puis toujours poursuivi, se sauva dans l’église et laissa tomber une goutte de sang sur une pierre placée à l’entrée ; s’échappant ensuite par une fenêtre, il gagna le village du Val, puis désespéré, il tomba et se noya dans la fontaine de ce lieu d’où on le retira pour l’enterrer dans l’église de Saint-Dizier.

Anatole de BARTHÉLEMY (1874)

 

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La prédiction du corbeau

Pourquoi désigne-t-on sous le nom de Rocher du Corbeau un rocher qui domine le coll de la Guilla (col du Renard) dans la vallée de Prats ? Le corbeau est un oiseau sinistre, et il faut qu’il ait laissé dans ces parages de tristes souvenirs.

Ces souvenirs remontent à l’invasion des Arabes, qui provoqua l’immigration des chrétiens dans la montagne.
Près des sources du Tech s’était réfugiée une famille de gens laborieux : le père et la mère cultivaient la terre, Guiselda, leur fille, à peine âgée de quinze ans, allait garder les chèvres dans la montagne. Comme elle était très jolie, les bergers la recherchèrent. Et peu à peu, elle devint coquette.
Guiselda se mirait un jour dans l’eau claire d’une fontaine, garnissant sa chevelure d’une couronne de pampres et son cou d’un collier de verdure, lorsqu’elle entendit une voix qui l’appelait. Elle se retourna, croyant peut-être apercevoir le prince charmant qu’elle rêvait, mais elle ne vit qu’un corbeau haut perché sur un pic.
— Guiselda ! Guiselda ! semblait crier l’oiseau.
Si les bêtes avaient le don de la parole, pensa la jeune fille, je croirais bien que ce corbeau m’appelle. Mais il n’aurait pas une voix aussi mélodieuse.
Comme elle s’approchait pourtant, le corbeau lui tint ce propos :
— Belle Guiselda, ne sois pas étonnée d’entendre ma voix, tu sauras plus tard qui je suis. Tu seras un jour la femme d’un prince d’Orient. Je te vois reine, je te vois puissante, trônant dans un magnifique palais.
Et le noir corbeau s’envola en croassant et avec un bruissement d’ailes qui glaça d’effroi la jeune fille confondue…

Quelque temps après, on annonçait l’arrivée des Arabes. Devant ces dévastateurs fuyaient les bergers et leurs troupeaux. Guiselda prit aussi la fuite avec ses parents, mais ne put résister aux fatigues de la marche ; exténuée, à bout de forces, elle s’affaissa devant une grotte et se recommanda à la Vierge, tout à coup se fit entendre le bruit du galop d’un cheval : c’était un beau cavalier qui arrivait bientôt des terribles guerriers Maures.
Le chef de la troupe mit pied à terre en apercevant Guiselda, lui offrit à boire et la ranima. Mais, vaincu par ses charmes, il l’emporta sur sa croupe en l’entourant de mille prévenances qu’un amoureux prodigue à sa belle.
Et la prédiction du corbeau se réalisa : aimée du chef Maure, Guiselda fut conduite à Jaffa et devint la reine du harem. Elle eut pourtant à subir de dures épreuves et elle aurait bien donné sa royauté et ses bijoux pour revoir le Vallespir et sa chèvre Zilda.
La Vierge du Coral eut pourtant pitié d’elle et lui donna les moyens d’échapper au Sultan et de revenir dans le beau Roussillon.
Les vieux parents de la bergère disparue ne reconnurent plus Guiselda tant la douleur avait fait des ravages sur sa figure jadis si douce. Ce n’était plus, hélas, la belle paysanne que les bergers admiraient !
Elle revit pourtant avec un bonheur ineffable ses vieux parents, sa chèvre Zilda, les montagnes et les fleurs. Elle semblait peu à peu renaître à la vie lorsqu’elle entendit un jour une voix qui la fit tressaillir.
— Guiselda ! Guiselda !
La pâle Guiselda aperçut alors le maudit corbeau qui lui avait fait jadis une si funeste prédiction. Elle poussa un cri de terreur et tomba à genoux pour implorer la Vierge du Coral. À cette évocation, le corbeau disparut bruyamment, tandis que Guiselda rendait le dernier soupir. Et on vit, parait-il, des anges emporter l’âme de la malheureuse fille…

Horace CHAUVET (1899)

 

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Le Palet de Gargantua

Un jour que Gargantua se trouvait avec deux géants de ses amis, Courte-Échine et Fine-Oreille, sur la montagne de l’Hautil au-dessus de Chanteloup, il leur proposa une partie de palet dont l’enjeu serait une colossale friture que l’on irait consommer à Cergy. Il fut convenu que celui dont le palet se rapprocherait le plus de cet endroit serait le gagnant.

À cette époque, le plateau de l’Hautil était couvert de dalles en grès d’une dimension considérable. La partie commença : Courte-Échine se baissant, ramassa un bloc énorme qu’il jeta négligemment devant lui ; soit qu’il n’eût pas pris assez d’élan, soit que la force lui manquât, son palet alla tomber dans la Seine, en face d’Andrézy, dont il obstrua le cours pendant de longues années. 

Fine-Oreille à son tour lança un roc qui, après s’être élevé à une hauteur prodigieuse, s’abattit dans les environs de Jouy-le-Moutier où on le voit encore.

Gargantua ramassa une dalle longue et large, mais peu épaisse, et la lança devant lui sans nul effort ; elle alla se ficher en terre à Cergy, où on l’appelle le palet de Gargantua.

Paul SÉBILLOT (1904)

 

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Le gouffre du dragon

Dans une des tours du donjon de l’antique forteresse de Lichtenberg, se trouve une chambre voûtée qui a été témoin d’une histoire des plus tragiques. Un seigneur de Lichtenberg y laissa mourir son frère de soif. Longtemps ce malheureux se désaltéra avec l’eau qui suintait des murs humides de son cachot ; mais enfin, trahi par le chapelain du château, on lui enleva cette misérable ressource en faisant lambrisser la voûte. 

Plus tard, le frère de la victime, rongé par les remords et dégoûté de la vie, invita le même chapelain, qui l’avait servi dans sa cruelle vengeance, à une partie de promenade sur les remparts du château ; soudain, il s’empara du traître et se jeta avec lui dans le précipice, où tous deux trouvèrent la mort en se brisant contre les rochers. Un dragon s’établit au fond du gouffre et il les a gardés jusqu’à présent. Interrogez les paysans de Lichtenberg, et des pays d’alentour, et ils vous diront que c’est la vérité.

Louis GILBERT (1905)

 

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Clovis et Saint-Martin

L’histoire publique de la basilique de Saint-Martin commence avec Clovis, le premier de ces illustres visiteurs qui allaient s’y succéder de siècle en siècle. En 307, le roi franc, marchant contre les Wisigoths, avait envoyé des présents au saint tombeau, et chargé son messager d’écouter le chant des psaumes en entrant dans la basilique, dans l’espoir d’y trouver un présage.

Au moment où l’envoyé du roi mettait le pied sur le seuil, on chantait cette antienne : Tu m’as ceint de force pour la guerre y Seigneur ; tu as mis sous mes pieds ceux qui s’élevaient contre moi. Animé par ces paroles où il vit un pronostic de victoire, Clovis attaqua les Wisigoths à Vouillé, et les mit en pleine déroute.

À la suite de cet événement, il vint lui-même à Tours, et après avoir offert à saint Martin son cheval de bataille, il voulut le racheter au prix de cent pièces d’or ; mais le coursier demeura immobile, et refusa de se laisser emmener. Le roi doubla la somme, et l’animal obéit à son maître.

Les vieux chroniqueurs auxquels nous empruntons cette naïve légende prêtent à Clovis une saillie toute gauloise : « Saint Martin est d’un bon secours, aurait-il dit gaiement ; mais il se fait bien payer. »

Casimir CHEVALIER (1869)

 

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Les mouches du Puy

Le noble docteur Geruaise (de Tilbury) dit que en Gaule a ung païs nommé Auvergne ou quel est située une cité nommée Anice autrement le Puy.

Là est une moult sollemnelle église de Nostre-Dame et en la maison des chanoines d’icelle église a ung reffaictoire qui est donné d’une merveilleuse grâce ; car nulle mouche n’y entre, et si de cas d’aventure aucune mouche se boute dedans, elle est tantost contraincte de s’enfuir ou autrement là lui conviendrait mourir.

LEROUX DE LINCY (1836)

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Les grenouilles et les canards

On raconte qu’il y avait dans le village d’Avort (commune de Louerre), à une époque fort ancienne, une chapelle desservie par un ermite dont le nom ne nous est point parvenu. D’aucuns prétendent qu’il mourut en odeur de sainteté.
Sa demeure de solitaire était au bord d’un ruisseau dont les rives sont restées charmantes.
Le saint homme passait fort souvent le jour et la nuit en prières, mais il avait presque toujours à se plaindre du chant des grenouilles et des canards, fort nombreux sur le petit cours d’eau. À bout de patience, l’ermite « conjurit » les grenouilles et les canards.

Depuis ce temps, les grenouilles ne chantent plus ; les canards sont privés de postérité et ont les pattes effroyablement torses.
Les paysans qui m’ont conté cette histoire affirment que l’anathème du saint porte encore ses fruits. Je ne parle pas des canards, dont l’élevage a été fort abandonné à Avort. Les grenouilles chantent fort peu, peut-être parce que les eaux du ruisseau d’Avort sont très froides et leur plaisent peu pour cette raison.
Il reste à Avort quelques pans de murs très informes qui passent pour être les restes de l’ermitage.

Lionel BONNEMÈRE (1886)

 

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La fiancée jalouse

Un jeune homme allait visiter tous les soirs une jeune fille, sa fiancée. Quelquefois, elle n’était pas à la maison, mais quand il retournait la nuit, il voyait dans la prairie une génisse qui levait la tête et le regardait. Cela arriva plusieurs fois. À la fin, intrigué de savoir ce que cette génisse faisait là, il lui donna un grand coup de bâton, disant : « Que faites-vous là tous les soirs ? » Le lendemain, il trouva que sa fiancée était morte d’un coup de bâton que quelqu’un lui avait donné la nuit précédente.
C’était elle qui s’était changée en génisse par jalousie pour surveiller son amant, et pour voir s’il n’allait pas rendre visite aux autres jeunes filles du voisinage.

Anselme CALLON (1887)

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