La fiancée jalouse

Un jeune homme allait visiter tous les soirs une jeune fille, sa fiancée. Quelquefois, elle n’était pas à la maison, mais quand il retournait la nuit, il voyait dans la prairie une génisse qui levait la tête et le regardait. Cela arriva plusieurs fois. À la fin, intrigué de savoir ce que cette génisse faisait là, il lui donna un grand coup de bâton, disant : « Que faites-vous là tous les soirs ? » Le lendemain, il trouva que sa fiancée était morte d’un coup de bâton que quelqu’un lui avait donné la nuit précédente.
C’était elle qui s’était changée en génisse par jalousie pour surveiller son amant, et pour voir s’il n’allait pas rendre visite aux autres jeunes filles du voisinage.

Anselme CALLON (1887)

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La fuite du Mardi-gras

Dans l’après-midi du mardi gras, tout le village était en rumeur. Les jeunes gens allaient de maison en maison se plaignant qu’il leur était impossible de vivre plus longtemps à Aulus, et qu’ils étaient décidés à quitter le pays, pour chercher une autre patrie plus hospitalière.
Nous mourons de faim, disaient-ils, dans ce maudit village, sans ressources et sans travail, et pour comble d’infortune, les jeunes filles, au lieu de nous retenir par leur gentillesse, semblent faire fi de nous. Nous ne voulons plus d’une terre si ingrate et de femmes si dédaigneuses.
Cela dit, ils chargeaient sur leurs épaules les instruments de travail, prenaient le bâton de voyage et se disposaient à partir. L’un portait sa faux, l’autre sa hache de charpentier ou son rabot, quelques-uns avaient une bêche, d’autres le vase de bois où l’on tient le lait. Ces préparatifs terminés, ils prenaient la route de Saint-Girons en disant adieu à ceux qu’ils rencontraient, et continuant leurs imprécations contre le sort qui les forçait à déserter la terre natale. On se préoccupait peu de leurs lamentations et de leurs menaces de départ, tant qu’ils n’avaient pas quitté le village. Mais dès qu’on les voyait se diriger du côté de la Bouche, quelques vieilles matrones, en tête desquelles figurait ma Bouno, se sentaient prises de compassion pour ces pauvres jeunes gens, et couraient en toute hâte au village frapper aux portes des maisons où se trouvaient des jeunes filles. Elles les gourmandaient sur le peu de cas qu’elles faisaient de leurs amoureux, leur demandant si elles auraient le courage de les laisser quitter le pays.
— Il ne vous reste plus, ajoutaient-elles, qu’un moyen de rappeler ces pauvres enfants. C’est de courir après eux, de leur demander pardon, et vous engager par serment à faire tout ce qu’ils exigeront.
De tels arguments ne pouvaient manquer de produire leur effet sur l’esprit des jeunes filles.
— Nous ne demandons pas mieux, répondaient-elles, que de rappeler ces braves garçons, d’être plus attentionnées à leur égard et de souscrire aux conditions qu’ils nous imposeront. Partons de suite, pour les rattraper, s’il en est temps encore. Là-dessus elles quittaient leurs demeures, sous la conduite des matrones, pour se mettre à la poursuite des fuyards. Comme elles marchaient en toute hâte, tandis que ceux-ci, s’éloignant à regret, allaient d’un pas mal assuré, elles ne tardaient pas à les rejoindre. La rencontre se faisait d’ordinaire avant qu’ils fussent sortis du vallon.
— Eh bien ! s’écriaient-elles de leur ton le plus suppliant, c’en est donc fait, vous nous abandonnez, Qui vous a poussés à une résolution si inattendue ?
— Nous avons résolu de quitter le pays, d’abord pour nous venger de l’indifférence que vous montrez à notre égard et de votre peu d’amabilité ; ensuite, parce que manquant de travail nous ne pouvons plus vivre au village,
— Nous ne voulons pas que vous nous quittiez. Si nous avons des torts envers vous, nous sommes disposées à les réparer et à cesser nos rigueurs, Que devons-nous faire pour vous retenir ? Nous sommes prêtes à tous les sacrifices que vous nous imposerez. Parlez, qu’exigez-vous de nous ?
— Nous ne consentirons à rentrer au village qu’à deux conditions : avant tout, vous nous promettrez de vous montrer désormais plus empressées et moins revêches, puis, vous vous engagerez à nous payer aujourd’hui même une rançon.
— Fixez vous-mêmes cette rançon. Elle vous sera comptée sur l’heure.
Aussitôt les jeunes gens se consultaient quelques instants pour déterminer la nature et la quotité du tribut. Il ne s’agissait de rien moins que d’une cinquantaine de fromages, d’autant de jambons, d’une centaine de tranches de lard, de deux cents saucissons et d’un millier d’œufs.
Ces conditions réglées et acceptées, on reprenait la route d’Aulus.
— Nous allons prendre les devants, disaient les jeunes filles, afin de nous mettre en mesure de tenir nos engagements. Dès que vous serez au village, venez frapper à nos portes, nous vous remettrons chacune notre quote-part.

Les choses se passaient ainsi qu’il avait été stipulé. Les jeunes gens entraient dans les maisons où se trouvaient des jeunes filles, et toutes offraient une partie de leurs provisions, c’était, tantôt la moitié d’un saucisson, tantôt un morceau de fromage ou une tranche de lard, d’autres fois une demi-douzaine ou une douzaine d’œufs. La tournée faite, on portait ce butin dans une des deux auberges du village. L’aubergiste, après l’avoir passé en revue et compté le nombre de bouches qu’il devait désaffamer, mettait de côté une partie des provisions. Cette réserve représentait la valeur du pain et du vin qu’il fallait fournir ; le reste était servi aux jeunes gens qui s’attablaient aussitôt et ne sortaient du cabaret que lorsqu’il ne restait plus trace de la rançon payée par les jeunes filles.

Adolphe d’ASSIER (1884)

 

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Échapper à la Vouivre

Considérons comme un globe lumineux l’œil de la Vouivre, le fanal dont elle s’éclaire dans ses courses aériennes, et qu’elle dépose sur le bord de la source, quand elle descend de ses hautes demeures pour se dé­saltérer ; mais n’oublions pas que ce globe est la chose du monde la plus précieuse.

Il est un objet de convoitise pour tous ceux qui voudraient être les plus opulents habitants de la terre, afin d’aller mettre leur fortune aux pieds de la beauté qu’ils aiment, et d’obtenir sans peine une main que l’avarice leur refuse. De hardis villageois ont conçu la généreuse pen­sée de l’enlever, et leur amour les avait détermi­nés à courir les hasards d’une conquête aussi pé­rilleuse.

Un héros en herbe était de Montrond. Pas bien avisé ou trop brave, il prit peu de mesures de précaution contre la terrible adversaire qu’il avait à dévaliser. Il ne s’était pourvu que d’une pioche, ayant appris par la voix publique que la Vouivre du château de Monrond se retirait de jour dans un trou pour dormir. Certainement, il aurait perdu la vie en combattant, s’il eût combattu, mais par bonheur pour lui, la première idée qui lui vint, dès qu’il la vit s’avancer contre lui, ce fut de se reculer et de fuir à pas précipités. Le jeune Dole (c’était son nom) poursuivi jusqu’au bas de la colline, allait payer bien cher une entreprise aussi téméraire, lorsque, se vouant aussitôt à la Sainte Vierge, il fut enfin délivré des attaques de la Vouivre, en tombant évanoui de peur. Revenu bientôt de sa pâmoison, Dole reconnaissant érigea, sur le théâtre de sa délivrance, un oratoire à Notre-Dame, oratoire que j’ai vu de mes propres yeux.

Hippolyte MONNIER & Aimé VINGTRINIER (1874)

Le Mandagot

Le Mandagot est un esprit malin, qui, chaque nuit, chie sous le lit de son maître un écu de cinq francs tout neuf. Le maître du Mandagot est libre de le donner ou de le vendre à qui il lui plaît. Mais il se rencontre bien peu de gens disposés à traiter une telle affaire, au prix de leur damnation éternelle. Par un jour de grand froid, un brave homme entra chez un riche charpentier de Montégut. Il n’y avait personne dans le chauffoir. Mais un bon feu flambait dans l’âtre. Sous la cheminée se trouvaient deux coffres, l’un à droite pour le sel, l’autre à gauche pour le Mandagot. Sans se méfier de rien, l’homme s’assit sur le coffre de gauche. Bientôt après, entra le charpentier. Tous deux devisèrent, en se chauffant, pendant plus d’une heure. Mais quand l’homme voulut partir, jamais il ne put se lever de sur le coffre.
Le Charpentier, qu’y a-t-il donc dans ce coffre ? Je ne puis pas me lever.
— Ce n’est rien, mon ami. Ce n’est rien.
Alors, le charpentier frappa sur le coffre et dit :
— Petiot, laisse-le aller. C’est un ami de la maison.
Aussitôt, l’homme put se lever. Il partit épouvanté, disant qu’en vérité le Mandagot était dans cette maison, et qu’il n’était pas étonnant que les maîtres fussent si riches.

Jean-François BLADÉ (1886)

Pas si fous

Les concierges, surveillants, infirmiers, tous les employés inférieurs des hospices et des hôpitaux de Paris portent sur leur casquette, en or, en argent, en laine suivant leur grade, les initiales A.P. (assistance publique).

Dernièrement, notre compatriote, l’excellent docteur Delasiauve, avait prié son interne de piloter dans toutes les parties de Bicêtre une famille anglaise, à lui recommandée par l’un de ses confrères de Liverpool. Comme à l’ordinaire ces braves insulaires avaient lassé par les questions les plus saugrenues et les plus indiscrètes la patience de leur conducteur bénévole, lorsque l’un d’eux s’avisa lui demander ce que pouvaient signifier ces lettres AP remarquées sur la casquette de tant d’hommes qui les saluaient en passant.

Monsieur, répondit l’interne, c’est une petite mesure de précaution pour prévenir le public de se tenir sur ses gardes ; AP veut dire simplement : Aliénés paisibles.

— Paisibles ! À la bonheur, dit un des visiteurs, mais si ça venait à leur prendre ?

— Ça leur prend presque tous les jours, surtout à cette heure-ci, riposte l’employé.

Là-dessus, les Anglais s’enfuirent et courent encore. Si ces gens écrivent leurs impressions de voyage, comme ils n’y manqueront pas, ils apprendront à leurs compatriotes que nous laissons vaguer nos fous en toute liberté.

Almanach Annuaire de l’Eure (1865)

L’ermitage de Mammascus

Meymac n’est pas une ville moderne improvisée par de puissantes industries ; elle a son rang d’antiquité.

Un saint homme, appelé Mammacus, vint s’établir au pied d’un des anneaux de cette longue chaîne de montagnes qui, depuis les Monédières, s’élève insensiblement jusqu’au plateau de Millevaches, après avoir traversé sur une longue étendue le département de la Corrèze.

Il avait pour richesse sa piété, pour force sa vertu ; pour exemple il montrait l’austérité de sa vie. Il avait fui le monde afin de répandre les lumières de la foi jusqu’au sein des peuplades barbares, et seul, sans défense, on le vit pénétrer dans la profondeur des bois et proclamer la grande nouvelle… la venue du rédempteur des hommes. Sa voix fut longtemps méconnue, mais un jour les échos redisent ses paroles, on accourt pour le voir et l’entendre, des familles entières quittent leur demeure et viennent habiter non loin de l’ermitage, au milieu des forêts.

Le site avait été bien choisi. De hautes montagnes protégeaient la bourgade et l’abritaient contre les vents froids, tandis qu’une large vallée, sillonnée par un ruisseau d’eau vive, s’étendait au midi entre deux mamelons.

Réunis par un sentiment commun de foi religieuse, les nouveaux adeptes bâtirent une église qui fut consacrée, en 546, par Rorice II, évêque de Limoges. Cette consécration mit le comble aux vœux du pieux ermite, et peu de jours après il échangeait contre les joies célestes les douleurs de la vie ; mais l’œuvre du saint anachorète devait lui survivre.

Après sa mort, le modeste ermitage fut transformé en prieuré, et le chapitre de Saint-Étienne de Limoges se chargea de pourvoir aux besoins du service religieux.

M. LABORDERIE (1844)

Le pain d’épice de Reims

Le rôle des impositions fait pour Paris, en 1292, ne parle pas encore des pain-d’épiciers, mais on y voit figurer les eschaudéeurs, les fouaciers, les gasteliers, les oublayers et les pastiers. Cent quatre boutiques étaient ouvertes à cette époque pour satisfaire la gourmandise des habitants de Lutèce. Il est probable que les gasteliers faisaient des gâteaux en général, et en particulier le pain d’épice ; les galettes ou fouaces appartenaient aux fouaciers, les pâtés aux pâtaiers, les plaisirs aux heureux oublayers. Longtemps après vinrent les pâtisseries au miel et les gâteaux en sucre. Les gasteliers relevèrent le goût des pains au miel avec des citrons, de la fleur d’orange, des amandes, en un mot avec des épices. Dès lors la France eut des pâtissiers de pain d’épice, et un peu plus tard des pain-d’épiciers. Reims acquit de bonne heure, par cette délicieuse composition de farine et de miel, cette immense renommée que plusieurs villes aujourd’hui veulent lui disputer. Elle prie le roi Louis XV, le lendemain de son sacre, d’en accepter quelques élégantes corbeilles. Quelque temps après, Marie Leckzinska, noble fille d’un roi proscrit, traverse la Champagne pour aller monter sur le trône de France. Des notables se mettent en route et lui offrent douze coffrets d’osier contenant du pain d’épice de douze à la livre et des croquants pliés.

Une fabrication aussi considérable que celle du pain d’épice devait avoir ses droits et ses privilèges. Le 2 août 1571 les pain-d’épiciers eurent la joie d’être admis aux honneurs du monopole. Pour tenir boutique ouverte dans ce bon vieux temps, il fallait faire un chef-d’œuvre, sous peine de soixante sols parisis d’amende, applicable moitié au révérendissime archevêque, et l’autre moitié audit métier. Les apprentis « pour parvenir à maîtrise » devaient faire un pain d’épice de six livres en présence des maîtres jurés. Tenus de servir trois ans, les susdits payaient, le jour de leur entrée, une livre de cire qui devait être employée à la torche de la corporation portée processionnairement le jour du Saint-Sacrement de l’autel. Mais, en revanche, les maîtres ne pouvaient exiger, lors de leur réception, aucun salaire ; quiconque même allait s’asseoir à un banquet ce jour-là, devait payer quatre livres parisis au révérendissime archevêque.

Le pain d’épice, si mol et si maniable par sa nature, se prête sans peine à prendre toutes les formes qu’il plaît d’inventer. Du rond et du cœur, il s’est métamorphosé en bonhomme, en girafe, en mouton, quelquefois même en édifice.

Il obtient toujours la première place dans nos foires de Champagne, et les heureux marchands qui le débitent ne sont pas ceux dont les recettes sont les plus minimes. Mais, il faut le dire, la loi de 1791 a porté le dernier coup à la respectable corporation des pain-d'épiciers de Reims, déjà frappée par l’édit de 1776. Des réputations rivales ont surgi, les traditions classiques ont été foulées aux pieds, toutes les villes ont fabriqué le pain d’épice de Reims, de sorte qu’il ne nous est plus permis de juger de cette saveur exquise qui lui valait jadis les honneurs de la table des rois.

Alexandre ASSIER (1860)

La chatte de la Croix des Haies

Les garous ne sont pas toujours changés en loups par le diable. On les voit quelquefois sous la forme de chats ou de levrettes.

Un soir d’hiver, au village des Riais, dans la commune de Bain, de nombreux paysans étaient réunis dans une étable où chacun d’eux racontait une histoire de sorciers, de loups-garous ou de revenants.

Quand ce fut le tour du père Pichard, le bonhomme secoua la cendre de sa pipe éteinte en la frappant sur l’ongle de son pouce et demanda :

– Quelle histoire voulez-vous ?

– Le conte de votre chatte, s’écria-t-on de tous côtés.

– Ce n’est point un conte, mes enfants, mais une histoire vraie qui m’a causé bien des tourments. Enfin, puisque vous y tenez, je vais vous la dire sans cachemiteries et sans détours.

Au temps où j’allais faire la cour à ma pauvre défunte femme, à la Haute Chapelle, proche de l’étang de Bain, je revenais ici, nuitamment par le chemin de la Croix des Haies.

Un soir que j’étais resté plus longtemps que de coutume – j’avais le cœur joyeux alors –, je chantonnais en rentrant au logis. Tout à coup, en débouchant d’un chemin creux dans le carrefour de la Croix des Haies, j’aperçus, au pied même de la croix, une grosse chatte blanche qui miaulait tendrement, et qui vint à moi frotter son échine contre mes jambes. Elle me suivit jusqu’aux premières maisons du village, puis elle sauta dans un fossé, et je ne la revis plus.

Les jours suivants, et pendant longtemps, je rencontrai cette bête sur mon chemin. Je m’habituai à son manège et n’y fis plus attention.

Bref, je me mariai, et n’eus plus l’occasion de repasser la nuit par la Croix des Haies. J’oubliai la chatte.

Une nuit, après cinq à six mois de mariage, je me réveillai vers minuit et fus tout étonné de ne plus trouver ma femme à côté de moi. J’appelai : « Nanon ! Nanon ! » Point de réponse. J’allumai la chandelle, il n’y avait personne dans la maison ; je trouvai ça bien étrange.

Je me rendormis, et le matin, lorsque je me réveillai, ma femme était à mes côtés.

– Où donc es-tu allée cette nuit ? lui demandais-je.

– Moi ? dit-elle en rougissant ; mais elle ne répondit pas.

Je n’insistai pas davantage. La nuit suivante, je fis le guet. À minuit, plus de femme ; mais dans la chambre une grosse chatte blanche faisant force ronron tout autour du lit.

Un matin que ma femme faisait le ménage, une araignée lui tomba dans le cou. Elle se sauva dans un cabinet pour se déshabiller.

La curiosité me fit regarder par le trou de la serrure et je vis une chose bien surprenante : ma femme avait à la naissance du cou, près de l’épaule gauche, une marque rouge ayant vaguement la forme d’une patte de chat.

J’avais entendu dire que les personnes qui couraient le garou portaient une marque sur le corps. Or, l’absence de Nanon, la nuit, cette patte de chat sur le dos, ne me laissaient plus aucun doute : ma femme courait le garou !

Je n’en mangeai pas de la journée, et je restai plusieurs jours à errer dans les champs comme un fou. Je m’enhardis cependant à lui demander ce que c’était que cette marque qu’elle avait dans le dos. Elle ne répondit rien et s’en alla : ses yeux verts et brillants semblaient furieux.

La chatte de la Croix des Haies qui venait dans notre chambre la nuit était trop grosse pour passer par le trou au chat, et j’avais bien soin, chaque soir, avant de me coucher, de fermer la porte au verrou ; alors, comment s’y prenait-elle pour pénétrer dans notre demeure ?

Une nuit, étant encore seul dans mon lit, j’allumai la chandelle et j’attendis la visite de l’animal.

Vers une heure du matin, j’entendis gratter à la porte et bientôt je vis la patte passer par le trou, atteindre le verrou et ouvrir la porte ; j’éteignis promptement la lumière.

Le lendemain, j’aiguisai une hache et j’attendis la nuit. Même manège que la veille ; mais j’étais là, près du trou, la hache au poing, et aussitôt que la patte se fit voir, je frappai de toutes mes forces.

J’entendis un cri horrible, un cri de douleur qui me fait encore frémir, bien qu’il y ait plus de quarante ans de cela.

Nanon fut trois jours sans rentrer au logis, et quand elle y revint, elle avait une main coupée.

La pauvre femme ne sortit plus la nuit, et je n’ai jamais revu la chatte de la Croix des Haies.

Adolphe ORAIN (1901)

Le pas de la mule

Il y avait autrefois, à Saint-Étienne, un muletier nommé Urbain, lequel était propriétaire d’une grande mule toute blanche que, pour cette raison, il avait surnommée Hermine.

C’était, sans contredit, la plus forte mule de la contrée. Sans cesse, dans sa compagnie, Urbain parcourait, quand ils n’étaient pas encombrés de neiges, les passages qui mènent à l’Argentière ou à Vinadio, par-delà les hautes montagnes, pour en rapporter des sacs de bon blé du Piémont, dont il faisait le commerce. On avait tant de fois entendu, par monts et par vaux, son petit cri : Hue ! Hermine ! que les bergers qu’il rencontrait, çà et là, au lieu de lui dire : « Bonjour, Urbain ! » se prenaient à crier, eux aussi : « Hue ! Hermine ! »

Un soir qu’il ramenait à Saint-Étienne sa bête chargée, il se trouva face à face, au détour d’un chemin, avec une procession qu’il crut être de pénitents blancs. Or, ceux-ci ni ne chantaient, ni ne psalmodiaient, ni ne murmuraient parole latine ou autre ; on n’entendait pas plus leur souffle que le bruit de leurs pas ou celui de leur rosaire égrené ; à la main, ils tenaient une lumière pâle, qui brûlait sans éclairer.

Ce n’était ni plus ni moins qu’une procession de revenants, ainsi qu’Hermine l’avait tout de suite senti, car les animaux, avec leur simple instinct, flairent beaucoup mieux que les hommes l’odeur de la Mort.

Aussi Hermine soufflait-elle d’impatience, pendant que son maître, arrêté, baissait pieusement la tête, récitant les litanies des Saints. Elle se remit même en route, sans son ordre et sans daigner attendre que le dernier de la procession fût passé, de sorte qu’elle le sépara de ses compagnons.

Et le pénitent, comme interdit, de présenter sa lumière à Urbain, qui la prend machinalement, puis se met à suivre le cortège, entamant une nouvelle prière, lorsque, subitement, voici toutes les lumières qui s’éteignent ensemble, et la procession qui s’évanouit… Le muletier n’avait plus dans la main qu’un os de mort, en guise de cierge !

À peine en ville, sa bête pansée, il s’en courut chez l’archiprêtre, qui lui conseilla de restituer sans retard son cadeau au revenant, qu’il ne pouvait manquer de retrouver à la même heure, au même détour du chemin.

Ainsi fut fait. « Hue ! Hermine ! » La procession repassant, Urbain vit les fantômes blancs défiler avec leurs lumières pâles, et, derrière eux, il distingua, non sans peine, un autre fantôme, mais noir, celui-là, s’avançant péniblement, comme à tâtons, et paraissant éprouver de grandes angoisses, sans toutefois soupirer ni gémir. Quand il fut à la portée d’Urbain, il saisit brusquement la lumière que celui-ci tendait, et tout soudain sembla vêtu de blanc, à l’instar des autres fantômes qu’il rejoignit, volant plutôt que courant.

Urbain vit bien que la procession se rendait à l’église, qui était alors sur le grand chemin en amont de la ville : « Hue ! Hermine ! » En un instant, il est sous le porche, après avoir attaché à un anneau du mur sa bête qui s’ébroue et frissonne.

Il entre : l’église est froide, quoiqu’il y ait foule ; elle est sombre, quoiqu’il n’y ait jamais.eu tant de cierges allumés ; mais leurs flammes ne sont, dans la nuit épaisse, que comme autant de points blanchâtres et sans rayons.

Urbain connaît assez sa paroisse ; il s’avance : chaque fantôme qu’il est près de frôler, se dérobe silencieusement. Arrivé devant l’autel que huit cierges n’éclairent pas, il distingue vaguement un prêtre qui officie avec deux servants : ils n’ont ni voix, ni souffle, ni regard, ni chair, ni rien qui ait vie.

« Jésus-Dieu, secourez-moi ! » – s’écrie-t-il avec terreur, et il fait un grand signe de croix.

Or l’enfer, qui était dans le temple de Dieu, brise, pour s’en échapper, les portes et les fenêtres, fend la voûte, écarte les piliers massifs, fait sauter les dalles du pavé, avec un fracas pareil à celui du tonnerre.

Urbain s’est sauvé à temps. « Hue ! Hermine ! » dit-il, oubliant que sa mule est attachée. Mais elle n’est plus attachée : la frayeur décuplant ses forces, elle a si violemment tiré sur l’anneau, qu’elle a descellé la pierre où il était fixé, puis, d’un autre effort, rompu son licou et pris la fuite en bondissant. Urbain distingue le bruit de ses quatre sabots ferrés, il voit même de loin les étincelles qu’ils font jaillir du sol pierreux, il s’élance à sa poursuite, il appelle en vain cette compagne fidèle de ses voyages.

Hermine est sourde à toute voix humaine. Sa blanche crinière hérissée, sa queue droite, elle va à travers les torrents, à travers les rochers, les troncs d’arbres, les broussailles épineuses, monte et redescend les collines du même galop furieux ; elle a dépassé les lieux où la Tinée n’est plus qu’un ruisselet, quand enfin, haletante et fourbue, elle s’affaisse en arrivant au col qui dorénavant s’appellera le Pas de la Mule.

C’est à cette place qu’au point du jour, un petit pâtre reconnaît la belle mule blanche de Saint-Étienne, étendue sur le gazon. « Hue ! Hermine ! » – crie-t-il en manière de plaisanterie. Croyant entendre son maître, elle entr’ouvre ses yeux mourants et pousse son dernier soupir, peut-être à la même heure qu’Urbain qu’on ne reverra plus, car les esprits l’ont conduit au précipice, pour servir de pâture aux aigles et aux corbeaux, à moins qu’ils ne l’aient emporté vif dans leurs demeures souterraines, pour le punir d’avoir troublé leurs mystères.

Édouard CHANAL (1895)

Les salamandres dorées

Lorsque, revenant d’Isigny-les-Bois, l’on arrive à trois cents pas environ de la route de Mortain à Saint-Hilaire, près d’un carrefour que forment deux petits chemins avec l’antique route de Pied d’argent, qui conduit directement au bourg d’Isigny, on peut voir, par une belle nuit d’été, une multitude de petites salamandres, vulgairement appelées mourons. Elles sautillent sur la route, s’enlacent sous vos pas et cherchent à retarder votre course, comme si elles voulaient vous retenir. N’en soyez pas effrayé : elles ne sont pas malfaisantes. Bien au contraire, puisqu’elles possèdent le secret que cherchèrent en vain et si longtemps les alchimistes du Moyen Âge, celui de faire de l’or.

Permettez-nous donc de vous donner un conseil, libre à vous de le suivre ou non.

Si vous êtes armé d’un robuste bâton de voyage, assommez le plus grand nombre que vous pourrez de ces petits animaux. Puis, sans vous éloigner, veillant constamment à ce que nul autre ne s’approche de ces innocentes victimes, dès les premiers rayons du soleil matinal, vous devrez apercevoir à vos pieds, au dire des habitants du voisinage, autant de pièces d’or, que vous aurez tué d’animaux durant la nuit.

L’expérience est facile à faire, et si elle réussit, votre temps n’aura pas entièrement été perdu. Vous ne devrez pas regretter une nuit sans sommeil, passée en compagnie de salamandres dorées, dans un chemin isolé, au milieu de l’obscurité la plus profonde.

Hippolyte SAUVAGE (1859)


Une lumière percutante

 

La nuit du vendredi d’avant la Pentecôte de 1002, une lumière, plus vive que la lumière du soleil, inonda l’église de saint Lucien, dans laquelle un religieux du nom de Gérard était en prières. Ce religieux se jugeant « de trop basse qualité et de trop petite estime entre les hommes », n’osa révéler ce prodige, de peur de n’être pas cru.

Trois fois la même lumière rayonna, sans qu’il eût le courage de le dire au supérieur. Il tomba dans une langueur extrême ; un tourment incompréhensible le suivait partout et ne lui laissait nul repos. 

Une quatrième vision eut lieu : cette fois, des moines chantant les psaumes de la Pénitence, les litanies des saints, lui apparurent, et l’un d’eux, montrant la lumière au pauvre Gérard, lui appliqua un vigoureux soufflet qui le fit tomber à la renverse. L’injonction était devenue tellement énergique, qu’enfin le timide religieux se confit au prieur : à cette nouvelle, toute la communauté trésaille d’étonnement et d’espérance.

L’évêque est mandé ; on creuse la terre au lieu désigné par Gérard ; on y trouve un coffre qui contenait les vêtements encore tout sanglants de saint Lucien ; au milieu d’hommages solennels, ils sont déposés dans une châsse.

Fanny DENOIX DE VERGNES (1858)

Le bon Dieu du village

On raconte que lorsque l’église de Nieigles fut construite, les habitants de cette commune envoyèrent une délégation à l’évêché de Viviers pour aller chercher un bon Dieu. Trois délégués se présentèrent à l’évêché et firent connaître l’objet de leur mission. En l’absence de l’évêque, qui était en tournée pastorale, ce fut un de ses grands vicaires qui les reçut. Ce prêtre aimait assez à rire et la mission de nos trois délégués venait lui fournir une belle occasion de rire un tantinet. Il les fait asseoir un instant et les quitte pour aller chercher un bon Dieu. Il revient bientôt et leur remet un petit paquet soigneusement ficelé. « Voilà, mes amis, leur dit-il, votre bon Dieu, et qu’il vous ait en sa sainte garde. »

Les trois délégués quittent Viviers et se dirigent vers Nieigles avec leur précieux dépôt. Arrivés à Donzère, ils eurent la curiosité de défaire le paquet. – Cette curiosité leur était bien permise. – Ils mirent à nu, nous le donnons en mille… une gourde hermétiquement bouchée !

Cette gourde semblait ne rien contenir, tellement elle était légère. Nos trois délégués l’examinent, la retournent, la contemplent et se demandent comment peut-être le bon Dieu que la gourde contient. Enfin, se rappelant très bien leur catéchisme, ils se disent : « Mais que nous sommes bêtes ! Dieu est un esprit, on ne peut le voir ni le toucher. » Et ils continuent leur route, non sans retourner la gourde dans tous les sens. Un trait de lumière traverse l’esprit d’un des délégués, qui a l’idée de la frapper tant soit peu avec les doigts. Ô surprise : le bon Dieu répond du sein de son tabernacle : Voun ? Voun ? Voun ? Pour le coup, nos trois délégués s’arrêtent stupéfaits : ils se regardent, n’osant pas même respirer ; un silence de mort préside à cette scène ; le bon Dieu lui-même s’est tu… Pourtant ils se remettent en marche, tout tremblants de frayeur ; leurs jambes flageolent.

Peu à peu le courage leur revient, ils s’arrêtent pour contempler encore leur mystérieuse gourde. Celui qui la portait, – ils la portaient à tour de rôle, – la frappe un peu avec ses doigts, et le bon Dieu dit encore : Voun ? Voun ? Voun ? [où ? où ? où?] Cette fois, nos délégués avaient compris, et tous les trois, en chœur, répondirent au bon Dieu qui leur demandait voun [où] on le portait : O Nieïglé, bouon Dièou. [À Nieigles, bon Dieu.]

Ils étaient radieux de se trouver ainsi eu communication directe avec le bon Dieu ; et ils cheminaient toujours. Arrivés à la Levade, leur curiosité augmente ; ils savaient bien qu’ils portaient un bon Dieu qui parlait, mais comment était-il ce bon Dieu ? Il n’y avait qu’un seul moyen de le savoir, c’était de déboucher la gourde avec beaucoup de précaution et de regarder dedans très discrètement. Les scellés sont brisés à l’instant, à peine le bouchon est-il enlevé que le bon Dieu s’échappe de la gourde, sous la forme d’un frelon en disant toujours : Voun ? Voun ? Voun ? et nos trois délégués, tout penauds, de répondre en courant après lui : O Nieïglé, bouon Dièou.

Après une course échevelée de plus de deux heures, ils arrivèrent à Nieigles tout trempés de sueur, mais sans le bon Dieu qu’on les avait chargés d’apporter de Viviers. – Ils l’avaient perdu en route, les malheureux. Il ne resta, comme souvenir de cette mission mémorable, que la fameuse gourde. Elle est restée longtemps suspendue à la voûte de l’église.

Depuis, on dit : Féblés de Nieïglé, probablement parce que les fameux délégués de cette commune – ainsi que leurs mandants – avaient fait preuve d’une grande faiblesse d’intelligence.

VASCHALDE (1885)

Les cheveux conservés

À la campagne, quand une ménagère, fille ou femme, se peigne, elle ne jette point les cheveux qu’elle enlève de sa tête.

J’entrais un jour chez une brave et vieille vigneronne. Je la trouve en train de se peigner et je la vois ramasser avec soin tous les cheveux arrachés par l’opération. Comme elle était très propre, je pensais qu’elle allait les mettre dans un papier pour les brûler. Mais non ; après les avoir roulés autour de son doigt, elle les gardait religieusement dans sa main : – « Eh bien ! Mère Thomas, lui dis-je, vous n’allez point vous débarrasser de çà ? » – « Non par ben, not' moussieu ; j' les ramassons. » – « Et qu’en faites-vous, s’il vous plait ? » – « J' m’en vas les mettre dans la borgnotte. Ils sont là en sûreté, et quand j' ressusciterons, j' serons certaine de les retrouver. »

La borgnotte (ou bornotte) est la cachette toute naturelle du paysan. C’est un des petits interstices qui, çà et là, se rencontrent à l’intérieur des murailles, entre les pierres mal jointes dont elles sont bâties. On y découvrirait aussi bien les piécettes d’argent du vigneron que les cheveux de la vigneronne. – Borgnotte vient de borgne, et veut dire : trou sombre, coin où l’on n’y voit guère. Bornotte n’est qu’une nuance dans la prononciation du mot.

F. FERTIAULT (1886)

La Croix de la Fontaine

Dans la paroisse de Badaroux existe une dévotion particulière pour la croix plantée à côté de la fontaine dite del Riou. C'est là que dans les temps de sécheresse, on fait, depuis longtemps, une procession pour obtenir du ciel une pluie bienfaisante. La tradition porte que très souvent, on a été exaucé avant même de rentrer dans l'église paroissiale.

L'origine de cette dévotion se perd dans la nuit des temps. Toutefois, la légende a voulu l'embellir de sa poésie imagée. Trois femmes, après avoir marché bien longtemps, arrivèrent en cet endroit, épuisées de lassitude et de soif. Elles allaient périr… Dieu entend leur fervente prière et aussitôt trois sources d'une eau limpide jaillissent de la roche... Ces trois voyageuses furent sauvées.

Ferdinand ANDRÉ (1873)

Les bouffonneries de Provins

Cette ville est une de celles où les bouffonneries religieuses ont le plus été en honneur. On y célébrait au Moyen Âge la fête de l’Âne. Un animal de cette espèce était introduit couvert d’une chape dans l’église, puis l’officiant, au lieu d’lte missa est, imitait le braiement de l’âne, criant trois fois : hi han ! et les assistants répondaient par le me cri.

La fête des Fous n’était pas moins féconde en scandales. La fête des Innocents n’avait que des enfants pour acteurs ; ils choisissaient entre eux un évêque, et la cérémonie était accompagnée de scandales de toute sorte.

La danse de Saint-Quiriace mérite une mention particulière : une des plus jolies filles de Provins était choisie le jour de la Nativité de la Vierge pour s’asseoir, vêtue de blanc, au milieu du chœur. Le vicaire perpétuel de la paroisse Saint-Quiriace la saluait de l’antienne Salve Regina, puis il la prenait par la main, et revêtu de ses habits sacerdotaux, il la conduisait devant le portail de l’église, et commençait à danser avec elle. Les assistants imitaient l’exemple, et les actes d’impudeur et d’immoralité qui suivaient ce divertissement étaient de telle nature qu’il fallut supprimer la fête.

La danse de St-Thibaut commençait dans l’église et se continuait au milieu d’une distribution de comestibles faite en mémoire des comtes.

Amédée AUFAUVRE (1848)